Les trois frères Natanson en politique

Publié le par Paul-Henri Bourrelier


Par Paul-Henri Bourrelier

 

 

Les trois frères Natanson ont créé, dirigé et financé la Revue Blanche sans y signer un seul texte politique, fût-ce un bref éditorial. Pourtant on ne peut douter que les orientations politiques, les prises de position ont été décidés par eux, collectivement et délibérément, au même titre les choix importants dans les domaines littéraires ou artistiques. Entièrement solidaires à tout moment et particulièrement dans les grandes occasions, ils avaient des âges, des vies de famille et des tempéraments différents. Comprendre d’où ils ont tiré  leur autorité et comment ils se sont impliqués est donc indispensable pour déchiffrer la revue (1).

 

Sensibilité commune

 

La sensibilité commune est l’héritage d’une famille juive de grands intellectuels polonais installés à la tête d’une banque d’affaires prospère. De ce patrimoine, on ne trouve nulle mention dans les pages du périodique : manifestement, il relevait du domaine privé. Les jeunes dirigeants y gagnaient le respect qu’inspirait une origine exotique, associant dans les représentations mentales des contemporains les attributs de la puissance bancaire juive cosmopolite et la compassion  envers le destin malheureux de la Pologne. Le milieu littéraire et artistique parisien qui était dédaigneux de la vie de l’Europe centrale (Paris ignorera l’avant-gardisme viennois d’essence juive) n’en demandait pas plus. Lorsqu’ils avaient créé en 1887 le Cercle des Escholiers, Lugné-Poe et ses condisciples de Condorcet, avaient confié, les yeux fermés, la fonction de trésorier à Louis Natanson, cousin des trois frères, parce qu’il était banquier ou fils de banquier ; vingt-cinq ans plus tard Georges Sorel, inspiré par Gohier, échafaudera, en prémonition de la publication du Protocole des sages de Sion, une théorie des « Natansoniens » émissaires de Juifs orientaux tout puissants tirant les ficelles de l’affaire Dreyfus.

 

La famille Natanson, qui envoyait ses adolescents étudier dans toutes les universités renommées d’Europe (c’était un contrecoup heureux du numerus clausus imposé par le pouvoir russe), occupait à Varsovie une position éminente et s’était ouvertement engagée pour l’intégration − le terme assimilation est peut-être un peu fort − des Juifs. Son détachement de la religion, attesté par l’absence de rabbins dans ses rangs et par de premières conversions au catholicisme, se réalisait dans l’esprit  des Lumières. Ludwig Natanson a présidé pendant plus de vingt ans le Conseil de la communauté juive de la ville qu’il a appelée à faire front à la première vague  de pogroms en 1881. Deux de ses six frères, Simon et Adam, s’étaient installés à Paris avant 1870, confiant leurs enfants à l’éducation publique.

 

Cette ascendance brillante et proliférante en Europe dont ils voyaient fréquemment les représentants (pas seulement à Paris, la visite annuelle à Varsovie était rituelle), et l’enseignement éclairé dispensé par le lycée Condorcet expliquent la confiance en eux des trois jeunes fils d’Adam, nés à Varsovie et citoyens russes de naissance, leur adhésion sans restriction aux idéaux de la République, leur cosmopolitisme affiché avec une nuance d’ostentation, leur refus pur et simple de composer avec l’antisémitisme français, et leur mépris pour les lâchetés des gouvernants opportunistes. Sur ces points ils sont, seront toujours, inébranlables. « Imposants et snobs » écrira Camille Mauclair qui déplorait d’être écarté de leur cercle d’amis. Les étrangers d’origine, vite menacés d’expulsion, se faisaient discrets sur la scène politique française. On ne saurait surestimer la dose d’intrépidité, à la limite de l’inconscience, qu’il faillait alors à des immigrés patriotes pour exprimer des vues non orthodoxes sur la classe française dirigeante.

 

Alexandre

 

Alexandre a les responsabilités afférentes à sa situation d’aîné, à sa position sociale d’avocat, à son installation dans somptueux un hôtel particulier de l’avenue du Bois, et  à sa fortune qui réunit les dotations de son père et de son épouse. Inscrit au barreau de Paris, assistant d’un des patrons de l’ordre, il seconde son père dans ses affaires immobilières, accepte de financer la revue concoctée par ses deux frères, et se comporte à sa tête en dirigeant avisé. Il est secondé par les secrétaires de rédaction successifs, Lucien Muhlfeld et Félix Fénéon avec lesquels il entretient des relations excellentes, affectueuses même.

 

Il n’a rien d’un idéologue, mais c’est une homme sensible et droit, scrupuleux à l’extrême, timide et maladroit, facile à apitoyer, sincèrement impressionné par les talents, sujet à des impulsions d’exubérance théâtrale et faussement autoritaire, se réfugiant dans le jardin secret de ses admirations esthétiques (Vuillard, Lautrec, Ibsen) et d’une vie familiale qui n’est qu’entrouverte à la mondanité ; son tempérament cyclothymique deviendra maladif lorsqu’il sera en 1901 abattu par une dépression sans thérapie efficace à l’époque.

 

Homme d’affaires prudent, il tient les comptes de ses entreprises et de ses mécénats avec rigueur, diversifie habilement ses collaborateurs choisis pour leur qualités professionnelles et leurs relations sans trop d’illusions ou d’exigence morales. Ainsi, lors de l’engagement libertaire de la revue en 1894, il évince Muhlfeld de ses fonctions de direction mais le retient en tant que critique des livres, fait appel à Blum pour la gérance et recrute un officier qui vient de servir de compagnon au fils du prétendant orléaniste au trône, ce qui donne le change et impressionne la police. Caution des intellectuels engagés de la revue, il protège ainsi son frère Thadée et les membres de la secte anarchiste que celui-ci fait entrer avec Fénéon, tel Barrucand dont il apprécie la campagne pour le pain gratuit ; c’est lui aussi qui a absout Paul Adam, compagnon repenti de Barrès dans sa campagne boulangiste antisémite de 1889, qui livre des chroniques dérangeantes et parfois imprudentes, toujours lyriques et excessives. Passée la phase chaude de l’Affaire, il soutient Jean Lorrain, Hugues Rebell et René Boylesve, littérateurs décadents et réactionnaires, mais de talent reconnu dans l’expression de l’érotisme

 

Cependant à la fin de l’année 1896, par une interversion des rôles,  c’est Alexandre qui s’engage personnellement à gauche, alors que Thadée, ébloui, partage avec Misia l’intimité de Mallarmé à Valvins. Il prend fait et cause pour Tarrida del Marmol et les anarchistes torturés de Montjuich et crée Le Cri de Paris avec Jacques Saint Cère, journaliste juif victime d’un spectaculaire lynchage antisémite (2). Il se voit contraint de démissionner du barreau de Paris sous la pression du rétrograde Conseil de l’ordre, éviction dont il gardera  jusqu’à la fin de sa vie de l’amertume (3).

 

Ayant depuis ses débuts laissé la direction rédactionnelle de la Revue Blanche à son frère Thadée, Alexandre est à son affaire au Cri de Paris. La formule journalistique originale est inventée par Saint Cère,  mais le titre, qui rappelle Le Cri du peuple de Vallès, le bandeau rouge de la couverture et ses illustrateurs doivent  beaucoup à Alexandre. A leurs côtés, un autre collaborateur de la Revue Blanche, Jean de Mitty dénonce les abus et les petits travers des personnalités en vue, dévoile le dessous des cartes, cancanant sur les tricheries, les lâchetés, les compromissions ; l’indignation faussement naïve, sincère mais désabusée, des trois complices se marie avec leur gourmandise, caractéristique de la Belle Epoque, pour les mondanités et compose, comme le dira l’avocat d’Alexandre au procès de L’Armée contre la nation, un mélange typiquement parisien. Saint Cère avait tout perdu, Mitty peinait à trouver une place dans le monde parisien : il était bien dans la manière d’Alexandre de lancer, par défi, un brûlot d’assainissement public avec ces deux mystificateurs. Mais lorsqu’au bout d’un an Saint-Cère meurt, c’est bien lui qui maintient la ligne dreyfusarde et libertaire des dessins commandés à  Hermann-Paul et dénonce la barbarie des expéditions coloniales et impérialistes. C’est aussi lui qui obtient de Jules Renard des « chroniquettes » dreyfusardes dont certaines sont des chefs d’œuvre.   

 

Deux ans plus tard, Alexandre est personnellement visé par les poursuites engagées par le Gouvernement pour la publication de L’Armée contre la nation. Cet ouvrage n’était certes que le recueil d’articles signés par Gohier dans L’Aurore aux côtés de Clemenceau, mais l’éditeur était au moins responsable du titre et de la publicité tapageuse faite à l’ouvrage. Gohier cherchait à rivaliser avec Zola, et son bonheur aurait été parfait si le président du tribunal avait accepté que Jaurès assume sa défense. A défaut il fait appel à Albert Clemenceau qui s’était illustré au procès de l’auteur de J’accuse (4). Coaccusé, Alexandre lui laisse la vedette mais ne se dérobe pas derrière des arguments juridiques, se présentant en honnête homme mu par le devoir d’informer ses concitoyens. En ces temps de patriotisme enflammé, il a beaucoup à perdre comme immigré et responsable d’entreprises de presse : le réquisitoire devant une cours d’assise peut laisser des traces, même en cas d’acquittement, et celui-ci était loin d’être assuré. Heureusement, quand l’audience est ouverte le 15 mars 1899, le vent a tourné et, prudent, l’avocat général se limite à des insinuations.

 

Alexandre manifeste une dernière fois son émotivité en envoyant à Zola après le procès de Rennes une lettre qu’il fera signer à ses amis proclamant son soutien indéfectible.

 

Thadée

 

Thadée est beaucoup plus connu que son aîné pour plusieurs raisons : il est extraverti et physiquement imposant,  il écrit des essais et tient la chronique de l’art dans la Revue Blanche, se fera journaliste dans un quotidien, Le Soir, et publiera un livre sur Léon Blum et trois ouvrages de souvenirs sur les peintres qu’il a bien connus. Fasciné par Mallarmé, il le convainc de devenir le maître spirituel de la revue. Malgré l’opposition  de son père, il épouse Misia Godebska, jeune femme émancipée qui fascine les artistes et met un véritable génie à stimuler les talents. Cependant s’il ne cesse d’afficher ses admirations littéraires et artistiques, il sera toujours extrêmement discret sur ses opinions politiques comme sur ses duels et sur les opérations industrielles auxquelles il consacre une activité folle avec la même ardeur de visionnaire (4). Simple stagiaire au barreau de Paris, le Conseil repoussant indéfiniment sa nomination, sans titre à la revue, voyageur en perpétuel déplacement, cosmopolite né, observateur perspicace, il est, comme Fénéon, l’homme des fidélités et des réseaux d’amitiés. Cet imaginatif hors pair, est capable de faire passer l’extravagance pour de la logique imparable. Capable aussi, durant soixante ans, d’observer inlassablement Bonnard et d’écrire ses souvenirs en gardant pour lui seul, enfoui depuis son divorce, celui de Misia.. A-t-il des remords de faire perdre beaucoup d’argent à ses proches dans des opérations impossibles. Mirbeau a parfaitement décrit ses utopies et Gide la générosité discrète et la sensibilité aigue qu’il dissimulait sous sa barbe abondante (5).

 

Son engagement à gauche allait de soi. Aucune de ses publications ne le proclame. Il affleure dans ses correspondances (avec Blum, Reinach…), des journaux intimes de ses amis… et les comptes rendus du comité central de la Ligue des droits de l’homme de l’année 1899 (6)

 

Louis-Alfred dit Fred

 

A côté de ses deux frères dont il partage les goûts artistiques, Louis-Alfred, lycéen à la naissance de la Revue Blanche, devient un jeune homme bien intégré dans sa génération littéraire et prenant posément sa place, choisissant comme compagne une actrice débutante et sans fortune. Aucune prétention chez lui, pas de snobisme, mais de l’application, de la finesse, et autant sinon plus de détermination intérieure et de générosité intellectuelle que ses deux frères. En un mot, un charme qui manque à ses deux aînés, − à Alexandre qui en est naturellement dépourvu et à Thadée trop massif, malgré l’accent slave qu’il a pris soin, comme Misia, de conserver en trace. Familier, il attendrit Tristan Bernard, Jules Renard, et Blum. Fénéon ne cachera pas sa sympathie dans un Bulletin de la vie artistique d’après guerre.

 

Il est  le plus cohérent dans son engagement politique qu’il manifeste à deux reprises : en traduisant en 1895 des pamphlets de Tolstoï contre le service militaire (7) et en collaborant en 1904 à L’Humanité auprès de Jaurès et de Léon Blum en signant Athis, son nom de plume depuis ses premières chroniques de la Revue Blanche. Il n’a pas le grade d’officier lorsqu’il s’engage au début de la Grande Guerre, et il est assez vite affecté, avec d’autres écrivains, à l’information.

 

Notes

Les meilleurs portraits collectifs sont ceux d’Annette Vaillant (Le pain Polka) et de Jean-Jacques Bernard (Mon père Tristan Bernard)

Voir mon article sur Saint-Cère

Rapporté par Olga Natanson. Le Conseil de l’ordre n’a gardé dans ses archives que la lettre de démission du 22 décembre 1896 arguant des charges de la direction de la Revue Blanche (ce qui ne justifie en rien ce geste) et on ne peut que faire des hypothèses sur la nature des pressions exercées : probablement une menace de radiation en raison des incertitudes sur la nationalité, ce qui confère une certaine ironie à la réponse de son avocat aux doutes exprimés par l’accusation au procès de L’Armée contre la nation : « M. l’Avocat général pouvait s’en convaincre : il n’avait qu’à ouvrir son dossier. M.  Alexandre Natanson a fait partie du barreau qui, d’après la législation même, n’admet pas d’étranger dans ses rangs » (p 106) ; argument est si faible que l’éditeur s’est cru obligé d’ajouter en nota du réquisitoire (p 2) : « Monsieur l’avocat  général pour se convaincre n’avait qu’à ouvrir le dossier […] Il aurait vu que M. Natanson était sous-lieutenant de réserve ». Un pamphlet publié en 1912 fera allusion à « de vieux procès, de vielles histoires » mais il est si malveillant qu’on ne peut y faire foi. Quant aux motifs du Conseil pour intervenir si tardivement, on peut penser qu’ils sont en relation avec le lancement annoncé du Cri, avec son programme et Saint-Cère comme rédacteur en chef.

Notamment trois grandes opérations industrielles : au début su siècle le lancement de l’équipement hydroélectrique du midi de la France (centrales de la côte méditerranéenne, celle de la Siagne en particulier), direction des charbonnages de Transylvanie, direction d’une grande usine de munitions près de Lyon durant la Grande Guerre. Chacune de ces trois missions demandait un certain génie. Pour la première, j’ai observé en 2007 l’admiration par le responsable d’EDF du talent hors pair de négociateur des droits sur l’eau qu’il a dû déployer. La seconde mériterait une enquête dans les archives détenues en Roumanie, mais la façon dont les mineurs ont fait il y a quelques années trembler le pouvoir laisse penser que Thadée avait jeté les bases d’une communauté puissante. Annette Vaillant s’étonne que Louis Loucheur ait pris le risque de lui confier, en pleine guerre, la troisième qui était cruciale pour le sort de la guerre ; mais Loucheur, industriel expérimenté, savait ce qu’il faisait : dans les conditions extraordinaires, il est raisonnable de faire appel à un responsable hors normes.

Mirbeau dans La 628-E8 en 1907 et Gide dans « Feuillets d’Automne » en 1946.

Fonctionnant dans l’illégalité et poursuivie, la ligue établissait des compte rendus de réunions assez laconiques. (le recueil de ceux de la première année n’a pas été publié)

Même avec l’autorité du nom de Tolstoï, signer les traductions de « Contre le patriotisme » et « Le patriotisme ou la paix » était faire preuve d’une certaine intrépidité.


Publié dans La SOCIETE et la CITE

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