Saint-Cère, l'affaire Lebaudy et Le Cri de Paris

Publié le par Paul-Henri Bourrelier

 

 Par Paul-Henri Bourrelier

 

Armand Rosenthal, Sacher-Masoch et Wanda

 

Armand Rosenthal, fils d’un commerçant juif d’origine allemande, né à Paris le 9 novembre 1855, acquiert la nationalité française en faisant son service militaire ; il collabore à une revue en Allemagne et revient en France en 1878 alors que son père est ruiné par des spéculations en bourse, vit d’expédients, est condamné en 1879 pour abus de confiance et tentative d’escroquerie, et se réfugie en Allemagne.

Sous le nom d’Armand, il se met au service, en 1882, à Leipzig, de Léopold Sacher-Masoch, historien et écrivain autrichien d’origine galicienne, célèbre par ses nouvelles.

Sacher-Masoch avait une conception très élaborée de l’amour, du cérémonial érotique et du plaisir auprès de femmes dominatrices, voire tortionnaires, agissant si possible avec la complicité d’un amant (« le grec »). Il avait, pour cela, établi un modèle de contrat par lequel il se mettait en esclavage et sa complice s’engageait à le traiter durement comme tel. Ainsi avec sa  femme, Wanda, elle-même écrivain, héroïne de son roman, La Vénus à la fourrure (1).

Il avait lancé l’année précédente, sur le modèle de la Revue des deux mondes, une revue internationale ambitieuse : Auf der Hoehe (Au sommet). Il y manifestait son désir de collaborer avec « cette France splendide que j’aime tant, dont la langue est ma deuxième langue maternelle et qui a toujours été en avant dans la lutte de la lumière avec les ténèbres ».  Armand, devenu rédacteur en chef, lui apporte son savoir-faire, ses relations vraies ou supposées, et la promesse de fonds venant de son père ou de financiers français. Il organise en 1883 le jubilé de l’écrivain, décoré de la Légion d’honneur sous les applaudissements de l’Europe entière. Au cours de la cérémonie, il lui remet un album d’autographes signé des plus grand noms de la littérature française : Hugo, Taine, Renan, Daudet, Maupassant, Zola, Rochefort, Berthelot ; Ibsen et Bjornson sont aussi signataires.

Cependant, Wanda joue de moins en moins bien un rôle qui n’est pas dans sa vocation, et ses relations avec Sacher-Masoch se dégradent. Armand lui propose sa protection et l’entraîne en Suisse puis s’installe avec elle à Paris en 1886.

 

Saint-Cère, journaliste vedette à Paris

 

Armé de sa connaissance de l’Allemagne et de ses relations en Europe, il prend alors le nom de Saint-Cère, qu’il choisit  « pour dissimuler l’amour qu’il portait au mensonge », écrira Maurice Donnay, qui le sert comme secrétaire pendant deux ans, et lui restera attaché. Son ascension est impressionnante. Il publie L’Allemagne telle qu’elle est, livre superficiel, flattant le lecteur français en dénigrant la vie dans ce pays dont il se fait passer comme spécialiste. Il gagne la confiance du propriétaire du Figaro. Avec Wanda en instance de divorce, il fait venir à Paris Sacher-Masoch qu’il présente comme un poète libéral, ami des Juifs, hostile aux Allemands, aux célébrités du moment : Rochefort, Dumas fils, Alphonse Daudet…

En 1888, au cours d’un séjour en Allemagne, Saint-Cère fait la conquête d’une femme de diplomate, Anna Kalish, qui divorce pour l’épouser. Elle lui apporte d’importantes relations et reçoit le tout-Paris dans leur maison. Saint-Cère devient le journaliste vedette du Figaro où il tient la chronique étrangère et fait figure d’oracle. La Vie parisienne lui confie sa critique dramatique, le Herald Tribune s’attache sa collaboration à prix d’or.

Menant grand train, recevant avec faste les gens bien placés, noceur, flambeur, multipliant les liaisons, Saint-Cère court après l’argent, emprunte partout, et promet la lune en échange. Il concilie cette vie typique de la Belle Epoque avec une activité intense de journaliste très bien informé et largement rémunéré. Wanda dressera de lui un portrait des plus vraisemblables, dépourvu de toute acrimonie :

 

Il ne mentait pas seulement quand il avait besoin de mentir pour atteindre un certain but, il mentait comme un poète fait des vers, parce qu’il ne pouvait faire autrement ; les mensonges lui venaient à l’esprit comme les rimes au poète ; il devait leur donner l’essor ; c’était un don chez lui, presque une vocation.

Je me fatiguais à démêler la vérité du tissu de mensonges dont il entourait tout. Mais parfois je m’intéressais à suivre les chemins embrouillés de sa fantaisie. Les actes seuls m’indiquaient la vérité.
Et le mensonge triomphait toujours. Il semblait suggérer aux gens ce qu’il voulait leur faire croire, et cela ne peut s’expliquer que par ceci : malins et sots, esprits simples et raffinés, tous se trouvaient également sous son empire. Cela venait beaucoup de sa personnalité captivante, de sa façon simple et cordiale, peut-être aussi de ce qu’il avait la main toujours ouverte et répandait cadeaux et mensonges avec la même prodigalité [...].

Le Saint-Cère énigmatique, presque mystique, sur lequel circulaient un nombre infini d’histoires dont on ne pouvait contrôler l’exactitude, mais qui tenaient en haleine la curiosité des parisiens, dansant haut sur la corde et maniant le balancier d’une main sûre tandis qu’en bas le Tout-Paris avide de sensation suit ses mouvements en retenant sa respiration.

L’excitation, la jouissance du spectacle est d’autant plus vive que l’homme qui est là-haut est l’un d’eux, auquel on vient de serrer cordialement la main, à la table richement servie duquel on s’est assis hier, se gorgeant de ses mets. Et on sait qu’il doit tomber, parce qu’on sait que la corde est coupée – et qu’il n’y a pas de salut pour lui.                                                                                              (Wanda de Sacher-Masoch, Confession de ma vie)                     

 

Un lynchage xénophobe au procès Lebaudy 

 

La catastrophe est provoquée par Max Lebaudy, richissime héritier d’un grand industriel du sucre. De santé fragile, ce jeune homme, noceur minable que l’on dénomme par dérision « le petit sucrier », est terrifié par l’épreuve du service militaire (2). Dans son entourage, pullulent amis intéressés et maîtresses, tous parasites et intermédiaires véreux qui lui promettent d’obtenir de l’armée une exonération pour faiblesse pulmonaire.

Séverine, scandalisée par le comportement du «môme blafard », mène dans La Libre Parole de Drumont une campagne de presse contre les corridas qu’il organise. Elle subit alors des pressions de toutes sortes, reçoit, par l’intermédiaire de son ami de cœur, le redoutable duelliste Georges de Labruyère, des propositions financières en échange du silence. Elle réagit par des articles incendiaires dans lesquels elle dévoile les pièges tendus et les tentatives d’intimidation et envoie une lettre ouverte.

Lebaudy meurt le 24 décembre 1895 de la fièvre typhoïde! Les bien-pensants, respectueux de l’argent, s’apitoient. Certains se déchaînent contre Séverine. Des rumeurs, des dénonciations circulent. Une plainte pour chantage est déposée par la famille. La police arrête successivement, entre le 10 et le 14 janvier, Cesti, agent électoral de Drumont, Civry, directeur à L’Echo de l’armée, Saint-Cère, et Labruyère. 

Les 11 et 12 janvier, les journaux consacrent leurs colonnes à la perquisition au domicile de Saint-Cère, à son interrogatoire et à son emprisonnement. Le Figaro révèle que, parmi les papiers saisis chez Cesti, se trouverait un télégramme de Saint-Cère demandant à Max Lebaudy 40 000F. en échange d’une intervention de l’ambassade de Russie en sa faveur (?). Le Matin annonce que la maison de Saint-Cère était surveillée depuis plusieurs jours, et que le commissaire a mis la main sur « un petit coffret en bois que l’inculpé tenta de dissimuler, où se trouvaient des documents d’une gravité exceptionnelle » : non seulement des lettres du petit Lebaudy répondant en termes indignés aux propositions de Saint-Cère, mais aussi « des papiers extrêmement compromettants et qui pourraient motiver une inculpation spéciale ».

La presse glose désormais sur la trahison : Le Radical du 12 janvier décrit  Saint-Cère comme le neveu d’un grand banquier de Madrid et d’un Juif converti, ancien confesseur de l’Impératrice ; un homme qui fait de nombreuses visites en Allemagne, qui a déjà été accusé d’espionnage et dont la femme, d’origine roumaine, est dans les meilleurs termes avec le fils de l’ancien chancelier Bismarck. D’ailleurs, rapportent les journaux, − et Edmond de Goncourt dans son Journal − un officier avait vu son avancement compromis pour avoir fréquenté Saint-Cère. Finalement c’est La Libre Parole qui dévoile le soupçon suprême qui pèse sur celui qu’on ne désigne plus que par le nom juif de Rosenthal :

 

Fait plus grave, Rosenthal serait mêlé à l’affaire du traître Dreyfus.

Ici nous abordons un sujet excessivement délicat.

Au moment où l’abominable forfait du misérable capitaine fut découvert, toute la juiverie fit un effort surhumain pour sauver celui qui n’avait fait en somme qu’obéir aux tendances de sa race.

Des somme énormes furent distribuées, semées à pleines mains [...].

On affirme à cette époque que Rosenthal était un des agents les plus actifs de cette entreprise de sauvetage du traître. On dit, on murmure plutôt, qu’il était son complice.

M. Clément (le juge d’instruction) a trouvé, nous dit-on, des papiers établissant que Jacques St Cère avait joué, dans toute cette affaire, un rôle des plus suspects.

 

« L’escroquerie est la moindre inculpation qui pèse sur ce personnage » écrit L’Intransigeant. « L’accusation d’espionnage est bien autrement grave que la fait d’avoir appauvri de quelques billets de mille francs les héritiers déjà si opulents du malheureux petit Max », ajoute L’Echo de Paris. Pierre de Lano l’accuse dans Le Figaro d’avoir vendu des décorations françaises en Allemagne, d’être lié à une maîtresse de l’empereur, et de s’être targué auprès d’elle de créer dans l’opinion publique française un courant favorable à l’abandon de toute revendication sur l’Alsace-Lorraine ; son article s’achève sur un regret : « La police me prive d’exécuter M. Rosenthal comme je l’eusse souhaité. »

Le Figaro, en la personne de son directeur Fernand de Rodays,l’a abandonné dès le 12 janvier avec des larmes de crocodile : « Ce n’est pas sans regret que nous voyons disparaître si tristement un de nos meilleurs journalistes. » Ses meubles sont vendus aux enchères le 17 janvier !!! Avec une brutalité inouïe, sans considération pour sa femme et sans aucune preuve, il est, comme on disait, exécuté par les nationalistes antisémites enhardis par la condamnation de Dreyfus. Léon Daudet  prendra plaisir à la commémorer l’opération qu’il a dirigée :

 

Il y eut l’exécution fameuse de Rosenthal, dit  « Jacques Saint-Cère », lequel était à la fois maître chanteur et au service de l’Allemagne, pour la rubrique de la politique étrangère. Comme je détestais cet individu à bobine d’Assyrien et qui piaffait dans des pantalons magnifiques, je fus chargé de le liquider, dans sa propre maison.                                                                                                       (Léon Daudet : Paris vécu)

 

Quand s’ouvre le procès, deux mois plus tard, Saint-Cère évoque ces accusations au cours de l’interrogatoire initial. Le président répond sèchement : « Je ne connais pas un mot de l’information dont vous parlez. Je ne sais rien de cette affaire d’espionnage. » Le substitut renchérit : « moi non plus ». Il ne sera question d’espionnage, ni au tribunal, ni dans les comptes-rendus de presse !

L’accusation de chantage avec extorsion de fonds se dégonfle, elle aussi, au fil des audiences : les 40.000 francs sont ramenés à 25 000, puis 7 000, et finalement l’accusation reconnaît qu’on ne trouve aucune trace de versement ou d’échange à ce sujet.  L’accusation repose sur deux lignes de la maîtresse de Max que Saint-Cère avait dénommée : « la petite sœur des riches » et qui avait de bonnes raisons de vouloir se venger.

Beaucoup de ceux qui avaient l’occasion de rencontrer Max Lebaudy essayaient de « le taper ». Tels étaient les mœurs dans son milieu et nul ne l’ignorait. Tristan Bernard en fait un conte dans la Revue Blanche. Comme le note Edmond de Goncourt dans son Journal : « Pendant le dîner, le nom de Saint-Cère revient dans la conversation et c’est l’occasion, en ce temps d’indulgence pour les coquins et dans cette table où est Xau (directeur du Journal, craignant lui aussi une arrestation), de plaindre les tapeurs de Lebaudy, de déclarer qu’ils n’ont rien fait que ce qui se fait tous les jours. »

Saint-Cère est donc acquitté à la suite d’une bonne plaidoirie, ainsi que le chevalier servant de Séverine.

Cependant il a perdu sa situation, et sa santé, déjà fragile, est ruinée par son séjour en prison, comme le dit pathétiquement son avocat :

 

Hier c’était le journaliste puissant et autorisé qui par Le Figaro s’adressait à la France et à l’Europe entière, et par le New York Herald aux deux Amériques. Et aujourd’hui, brisé, véritable guenille, il essaie de se dresser sur des jambes qui ne peuvent plus le porter, de rassembler les lambeaux de sa cervelle pour protester contre l’accusation qui, en ce moment, a détruit irrémédiablement sa vie.

 

Saint-Cère, écrira Léon Daudet, «  végéta encore quelque temps dans d’obscures besognes et de petites revues sémites, puis creva. Quelques foulées des passants de Paris sur ce nid de vipères soudainement révélé et il n’y parut plus. » 

 

Chronique diplomatique à la Revue Blanche

 

Quelques amis qui ne l’ont pas renié essaient de le recaser. Antoine demande à Henri Bauër de solliciter des journaux. Mirbeau intervient en sa faveur. Même Arthur Meyer, directeur du Gaulois, lui fait des promesses. Enfin une des « petites revues sémites », la Revue Blanche, lui ouvre ses colonnes.

Douze articles de Saint-Cère, publiés par la Revue Blanche de mai à décembre 1896, constituent un tableau vivant des mœurs diplomatiques de l’époque, bruissant d’allusions variées, de confidences calculées, de déclarations qui se veulent dérangeantes, d’explications supposées dévoiler la face cachée de la scène publique. Saint-Cère a un jugement très critique sur les méthodes de la diplomatie française, et condamne la politique coloniale. Il dénonce : – la prétention de supplanter les Anglais en Egypte, fantasmée par un ministre et un chef de gouvernement inconscients des rapports de force (la suite montrera la pertinence des vues de Saint-Cère avec l’équipée de Marchand). – l’absurdité des équipées coloniales. – la façon dont l’ambassadeur à Berlin, à force d’inaction, place son gouvernement à la merci des manœuvres de la Prusse – l’aveuglement de la presse qui ne voit pas que l’Espagne va vers un désastre à Cuba, et qui tait les massacres perpétrés par la Turquie en Arménie et en Crète qui ne s’intéresse pas à. l’avenir du couple Chine/Japon et à la Fédération des Etats-Unis en quelque sorte écartelée entre ses façades atlantique et pacifique. – Les rivalités anglo-russes autour des dépouilles de l’empire turc, et l’inertie de la France, incapable d’intervenir. Par contraste, il fait l’éloge des méthodes d’un diplomate anglais, l’actuel ambassadeur à Paris, et d’un article de Clemenceau.

Ce panorama du monde politique international démontre l’aptitude de l’auteur à saisir les situations, et parfois une prescience de l’avenir. Nombre de ses propos rejoignent les opinions des intellectuels de la Revue Blanche. Toutefois un article détonne. Intitulé « Colonies, Colonies » c’est une notice nécrologique sur le marquis de Morès assassiné au cours d’une expédition insensée au Sahara. Saint-Cère a voulu tirer de cette fin un argument contre les expéditions coloniales, mais cela justifiait-il de dresser un portrait flatteur de ce spadassin, chef de bande antisémite, qui avait en 1892 tué en duel le capitaine Armand Mayer avec un acharnement scandaleux, soulevant un vaste mouvement de réprobation (3) ?.

 

Contre le secret de l’instruction

 

Le dernier article publié par la Revue Blanche (février 1897), se présente comme une « contribution à l’histoire de l’instruction secrète (souvenirs d’un prévenu) ». Il décrit la perquisition, son interrogatoire comme témoin par un juge d’instruction qui, après avoir pris les ordres, le fait arrêter, sa mise au secret tandis que des notes circulent dans la presse. «Comment veut-on que des journalistes ne croient pas à des nouvelles qui viennent du Palais, c’est-à-dire du cabinet du juge d’instruction, c’est-à-dire de l’homme qui est seul à savoir et qui est notre maître à tous, et qui le sera tant que l’instruction sera secrète », écrit-il.

Saint-Cère proteste contre son maintien en détention pendant soixante-dix jours pour deux heures d’interrogatoires, dénonce les pressions sur les témoins, l’intervention du substitut. Il met donc en cause le système judiciaire qui repose sur les pleins pouvoirs du juge d’instruction jusqu’à l’audience et au delà : « on est jugé par des hommes qui sont en rapport journaliers avec le juge d’instruction – qui appartiennent à la même caste que lui – qui savent que tout acquittement est un blâme donné à ce collègue et un soufflet donné à la caste. Combien de fois faut-il être innocent pour sortir acquitté ? »

L’Autorité, journal de Cassagnac qui se montrera sensible dès les débuts de la campagne de réhabilitation de Dreyfus aux irrégularités du procès, reproduit intégralement cet article en faisant remarquer que Saint-Cère a bien droit à la parole. La Correspondance, organe officiel du duc d’Orléans, prend parti contre le pouvoir absolu des juges d’instruction.

 

Le fondateur et rédacteur en chef du Cri de Paris

 

La Revue Blanche ne peut guère rémunérer guère ses auteurs. De là est peut-être né le projet de lancer un hebdomadaire dont il serait le rédacteur en chef. L’opération était parfaitement dans ses cordes et pouvait mettre entre les mains d’Alexandre Natanson et de ses amis un organe reflétant sa perception moins intellectuelle de la vie parisienne et des armes nouvelles pour les combats à mener. La disponibilité de Saint-Cère était une chance à saisir.

En fait celui-ci s’organise pour collecter une moisson d’informations et apparaître comme le seul rédacteur − s’exprimant souvent à la première personne − tous les articles, échos et entrefilets étant anonymes. Il se réserve le secteur de l’étranger et s’appuie pour les échos parisiens sur Jean de Mitty (4). Les collaborateurs de la Revue Blanche qui acceptent cette règle du jeu (5) fournissent des notes plus ou moins rédigées que la rédaction insère ou accommode pour les intégrer.

Le prix à payer par Alexandre Natanson est sans doute la démission du barreau de Paris, exigé par le Conseil de l’ordre. Son association avec un ancien escroc tout juste réchappé d’un scandale a-t-elle été la goutte d’eau qui fait déborder le vase ou un prétexte devant la perspective des déballages annoncés ?

Le premier numéro parait le 31 janvier sans aucun nom, seule l’adresse, celle de la Revue Blanche, 1 rue Laffitte donne une piste. Est-ce un procédé pour piquer la curiosité des lecteurs ? A partir du 4 avril, deux noms figurent sur la couverture : Alexandre Natanson directeur, Jacques St-Cère rédacteur en chef.

Le contenu des premiers reflètent les centres d’intérêt et le style de Saint-Cère : prédominance des affaires diplomatiques avec de longues tirades véhémentes sur le proche Orient, le drame arménien, le conflit grec, les turpitudes des Puissances européennes, le jeu sanglant du sultan. Le rédacteur dramatise le risque de voir les conflits autour des dépouilles de l’empire turc dégénérer en guerre européenne. Les potins bien parisiens (l’Elysée, les ministères, les scandales judiciaires, les théâtres, les publications…) prolifèrent petit à petit. Le 4 novembre l’affaire Dreyfus fait irruption avec un paragraphe et un dessin. Désormais jusqu’à la fin de l’année, elle est traitée sous un grand titre dans le style caractéristique du rédacteur en chef : affirmation d’impartialité et débauche d’échos, de démentis, de questions et d’hypothèses… de nature à convaincre le lecteur que la vérité officielle n’est qu’un tissu de mensonges. Des dessins de Hermann-Paul illustrent l’interpellation de l’opinion.

Le numéro du 26 décembre contient en première page le paragraphe suivant :

 

Le cas de M. de Rodays

Plusieurs personnes, qui n’ont pas oublié mon passage au Figaro, ont bien voulu me faire l’honneur et le plaisir de me demander en quelques mots ma pensée sur le cas de M. de Rodays, cas en vérité incompréhensible seulement pour les personnes qui n’ont pas vécu avec le personnage. Je ferai certainement cette note. Mais je suis obligé de demander huit jours de répit.

Parmi les nombreuses choses de tout ordre que les procédés de M. de Rodays m’ont coûtées, se trouve la santé : voilà plus de deux cent vingt jours que la maladie m’a cloué au lit. Il m’a été impossible de travailler cette semaine, d’autant plus que je tiens à joindre à cet article certaines pièces qui prouveront de quelle façon, en notre doux pays de France, certains personnages, même quand ils sont dans l’opposition, savent se servir de la justice et comment cette même justice sait devenir l’instrument de ceux qu’elle croit avoir à craindre.

Voilà bientôt deux ans que j’attends une occasion de parler de M. de Rodays et de ses procédés ; cette occasion m’est offerte, je la saisis ; je regrette infiniment, on est prié de le croire, d’être obligé d’attendre huit jours encore. Mais personne ne perdra pour attendre. J. St-C   

 

Le 2 janvier les lecteurs sont informés que « Notre rédacteur en chef, toujours très souffrant, prie nos lecteurs de l’excuser. Il est dans l’impossibilité » absolue d’apporter, cette semaine encore, son concours matériel au Cri de Paris. ». Il ne paraîtra plus dans l’hebdomadaire ces  développements sur l’étranger ou sur l’affaires Dreyfus qui étaient la marque de Saint-Cère. Seulement les petits échos parisiens, tandis que le relais sera pris sur Dreyfus par la Revue Blanche à partir du 1er février.

Saint-Cère meurt à l’issue d’une agonie atroce le 31 mai 1898. Alexandre Natanson signe un encadré de deuil dans le numéro du 5 juin 1898 du Cri de Paris, adieu « à l’ami, au journaliste de haute valeur, au travailleur infatigable », accompagné d’un article rédigé par Maurice Donnay :

 

Nous l’avons  enterré mardi matin, et son cercueil fut suivi de quelques amis qui l’avaient connu aux jours heureux et qui lui étaient restés fidèles ; mais si tous ceux qui jadis ont dîné chez lui avaient été là, il eût fallu organiser un service d’ordre [...].

Acquitté, Saint-Cère ne devait plus se relever : sa situation était perdue, ses meubles et ses livres vendus, son crédit fini, sa santé ruinée. Il se remit pourtant au travail, riche seulement de courage, de souffrances, de triste expérience et d’amertume. Il fonda ce Cri de Paris où son merveilleux tempérament de journaliste trouva une occupation pour se passionner. Et puis il espérait voir revenir la chance et la fortune : ce fut la maladie qui vint et qui depuis treize mois ne lui a pas laissé une heure de repos. Il fut alors un admirable professeur d’énergie [...].

Et (à l’enterrement) la plus vaillante des frondeuses dit à son voisin : « On devrait passer devant Le Figaro, pour rapporter l’ouvrage. »

 

Effectivement sa mémoire est défendue par Séverine dans son billet de La Fronde et par Les Droits de l’homme, deux journaux dreyfusards. Alexandre Natanson, désormais seul aux commandes, tiendra à laisser son nom aux côtés du sien avec le titre de fondateur

 

Jean de Mitty

 

Mitty (1868-1911), de son vrai nom Demetrius Golfineano, est donc devenu très vite le maître Jacques de l’hebdomadaire. C’est un journaliste aussi exceptionnel par le don d’affabulation, et qui avait en commun avec Saint-Cère le snobisme, le cosmopolitisme et un professionnalisme certain. D’origine roumaine, il a fait ses études à Grenoble, vécu d’une pension annuelle que lui verse sa famille, découvert la bibliothèque de la ville et ses manuscrits de Stendhal. Il commence à publier, monte à Paris à la fin des années 1880, se métamorphose et devient un des admirateurs éperdus de Mallarmé qui l’introduit à la Revue Blanche en 1895.

 

Il avait en effet renié son origine avec son nom qui la trahissait et, se modelant sur la physionomie morale de Fénelon, de St Ignace de Loyola, de Maurice Barrès, de Mallarmé, de Talleyrand et de Brummel qui, tour à tour, et diversement, l’avaient marqué, se refit une personnalité. Fluet, rasé de près, le monocle enchâssé dans l’arcade sourcilière, sobrement mais élégamment vêtu, réservé et hautain avec les uns, courtois, obséquieux avec les autres, flegmatique avec une pointe d’humour britannique, il s’insinua dans les milieux littéraires où son entregent lui procura de précieuses relations.. Il s’en inventa aussi d’imaginaires, anglaises et françaises, sir Patricius Marmaduke, sir Archibald Botson, lord Archibald Mac Winter, sir Reginald David, le baron de Farincourt, le marquis de Ventavon, le comte de Monpavon auxquels il soufflait, tels des ventriloques à leur marionnettes, ses propres sentiments et opinions sur le bel air, la courtoisie, le bon goût, la toilette, la table, les clubs de Londres et une foule de choses futiles sur lesquelles il dissertait avec le plus grand sérieux. Très fin lettré, précieux mais subtil, il prodigua son talent dans les petites revues comme dans les grands journaux, quelle qu’en fût la couleur, se révélant dans le même temps, anonyme ou masqué, boulevardier accompli. Familier avec la Cour et la Ville, le monde et le demi-monde, les salons, les boudoirs, les alcôves, les coulisses de la politique, les finances, des théâtres, celles des lettres et des arts, n’eurent point de secret pour lui, qui recevait des informateurs bénévoles, mais non pour les intéressés, à la disposition desquels, de cinq à six heures, tous les jours il se tenait ; leurs potins, sous sa plume, se transformaient en échos épigrammatiques. Moins de dix ans depuis son départ de Grenoble, chroniqueur, critique littéraire, échotier, à la manière de Bachaumont, Jean de Mitty s’était imposé ; répandu et recherché, il s’était fait, honorablement, un nom estimé dans le journalisme et la littérature.                                (Auriant : Jean de Mitty, Hugues Rebell et Le journal d’un Valet de Chambre)

 

Apollinaires lui fournira quelques échos, et lui consacrera une notice dans La vie anecdotique. Il fait mention de ses arbres généalogiques imaginaires et du livre que l’on pourrait faire avec « les pages extrêmement piquantes que Jean de Mitty publiait chaque semaine dans  Le Cri de Paris sur Félix Faure ». Mallarmé, Apollinaire, Valéry, Barrès, Lugné-Poe, Bois…Jean de Mitty avait un beau carnet d’adresses ! (6)

 

Commentaires

 

Alfred Dreyfus et Jacques Saint-Cère ont des personnalités opposées (l’un introverti rigoureux, l’autre extraverti sans règle morale bien nette) et il pourrait sembler inconvenant de comparer leurs combats et leurs sorts. Pourtant « l’exécution » de Saint-Cère se situe dans la continuité de la condamnation de Dreyfus en 1894 avec l’utilisation par les mêmes meneurs des mêmes procédés : abus du secret de l’instruction, manipulation de l’opinion, intimidation de la presse (le même Figaro cédant chaque fois), diffusion de fausses nouvelles parmi lesquelles de prétendues relations avec le Kaiser ou Bismarck, objectif de la destruction physique de l’adversaire…

            En fait Saint-Cère nous apprend beaucoup sur les motifs de l’antisémitisme qui s’est acharné sur tous deux : car au fond pourquoi les antisémites ne pouvaient-ils supporter de le voir occuper la tribune du Figaro ? Non de faire de mauvais articles, de répandre de fausses nouvelles, de soutenir des thèses pernicieuses,  mais d’occuper une place qui ne devait revenir qu’à un national (7). Que reprochait-on à Dreyfus ? De s’être introduit dans l’état-major où un Juif n’avait pas droit de cité, d’avoir de ce fait fracturé l’arche sainte. C’est ainsi qu’il faut comprendre le mot de Barrès : « je déduis que Dreyfus est un traître du fait qu’il est juif ». Non que les Juifs aient un penchant inné pour la trahison, mais parce que le fait même que, Juif, il s’est introduit à l’état-major est une traîtrise. Quoi qu’il fasse. Ce qui justifie, pour le déloger de violer la loi, de fabriquer des preuves. Régis Debray dans Le moment fraternité montre bien que les communautés se constituent contre, qu’elles ont besoin d’une clôture pour être fortes. Un contre-exemple est fourni par Gaston Moch, Juif d’origine allemande, prônant la réconciliation franco-allemande. Faut-il s’étonner qu’il n’ait pas été inquiété, bien qu’il ait démissionné de l’armée, marquant ainsi ses divergences? En réalité c’est l’inverse : il n’a pas été attaqué parce qu’il avait quitté l’armée, mettant fin à une intrusion qui devenait inacceptable. Ainsi s’explique aussi le conseil de Léon Blum (Nouvelles Conversations) aux Juifs de se faire oublier ; non pas d’être meilleurs, plus dévoués au bien public, mais transparents.

 

Saint-Cère a servi loyalement, et à leur satisfaction, tous ceux qui l’employaient, Sacher-Masoch d’abord, Le Figaro ensuite, la Revue Blanche en dernier lieu. L’enlèvement de Wanda était selon toutes vraisemblances un service rendu au grand innovateur en érotisme qui avait d’autres expériences à faire, et si l’inventeur du masochisme avait quelque chose à regretter, c’est peut-être qu’Armand était trop accommodant pour se faire bourreau. Les retrouvailles à Paris font partie du jeu de rôles entre les trois personnages.

 

Confier à ce virtuose du «  Mentir-Vrai » un journal voué à  dévoiler les mensonges et dénoncer les abus a été un véritable trait de génie de la direction de la Revue Blanche, et probablement Fénéon n’y a pas été étranger. De lui à Mitty jusqu’aux rédacteurs du Canard Enchaîné d’aujourd’hui, il y a une continuité de langue qui n’a jamais été aussi évidente que lorsque a été lancée la rubrique de « La Cour » du grand Charles à l’image de celle de Félix Faure qui enchantait Apollinaire. Rappelons à ce propos que l’avant dernière chronique d’art de la Revue Blanche (1er avril 1903) faisait l’éloge des faux et était signée d’Apollinaire.

 

Alexandre Natanson − Alexandre le Grand selon les intimes−, se plaisait à ces jeux et tout indique qu’il appréciait d’être entouré de personnalités décadentes, ayant leur faille, tout en étant capables de l’épater. Pas seulement Saint-Cère et Mitty : Jean Lorrain  qui avait signé l’ignoble « monument Henry » et poussait le plus loin la perversité, venait le voir de préférence à Thadée pour se faire pardonner ; Hughes Rebell (autre pseudonyme révélateur) qui avait deux visages, l’un altier et l’autre licencieux, cherchait auprès de lui une bouée de sauvetage ; Alphonse Allais, pas très net sur le plan dreyfusard, dont l’épouse flirtait curieusement avec Ernest La Jeunesse, souffre-douleur de Jarry et inverti comme lui, l’étourdissait de ses inventions géniales. Au procès de L’Armée contre la nation, il fera front aux côtés d’Urbain Gohier dont il se refusera à prendre en considération la mythomanie paranoïaque, si bien analysée par La Jeunesse, puisqu’il le gardera comme collaborateur jusqu’à la disparition de la revue ; Gohier avait touché juste en lui dédicaçant son livre avec ces mots : « à mon complice pour ce forfait, et mon ami pour le reste ».

 

Reste le cas d’Hermann-Paul. Celui-ci avait publié en 1893 ses premiers dessins et dix lithographies sur La vie de Monsieur Quelconque, qui seront suivies de La vie de Madame Quelconque ; en 1894 il commence à collaborer au Courrier français, illustre la deuxième édition du Pays du mufle de Tailhade, dessine quatre couvertures et une page intérieure de L’Escarmouche de Darien et se rapproche de Jean Grave avec lequel il entretiendra jusqu’à la guerre de bonnes relations. De 1897 à 1903, il collabore chaque semaine au Cri de Paris et, épisodiquement, à plusieurs publications anarchistes : l’Album du Père Peinard, La Feuille de Zo d’Axa ; il assiste Ibels pour répondre dans Le Sifflet aux caricatures antidreyfusardes de Psitt ! Après 1900, il fournira des dessins à L’Assiette au beurre, au Canard sauvage, aux Temps nouveaux, à La Guerre sociale. Animé de sympathies anarchistes, il travaille néanmoins sur commande, demandant qu’on lui fournisse le sujet à illustrer qu’il traite avec un grand souci de perfectionnisme (8). Nous disposons d’indices nets sur celles du Cri de Paris : il traite Alexandre de « co-auteur » ; ses deux premiers dessins en février 1897, très engagés sur l’Arménie, et à l’automne exprimant des doutes sur la culpabilité de Dreyfus, correspondent aux textes de Saint-Cère et désignent celui-ci comme commanditaire ; mais le changement de style au début de 1898 dans le traitement des thèmes dreyfusards et anti-impérialistes (les faux, les pillages en Chine…) qui ne reflètent plus les textes car ils n’intéressaient pas Mitty, spécialisé dans les ragots parisiens, confirment qu’Alexandre, sans doute assisté de Fénéon pour les dialogues, avait pris la main. Quand, à la fin de l’année 1901, Alexandre abandonnera la direction du Cri, Hermann-Paul ne traitera plus que de thèmes anecdotiques de politique intérieure.

 

 

Notes

Le terme de masochisme est utilisé par des psychiatres dans le courant de la décennie et ne tarde pas à être connu en France comme le montre l’article de La grande Encyclopédie du XIXe siècle sur Sacher-Masoch qui lui impute l’invention du mot. Les milieux littéraires français qui avaient lu ses nouvelles ne pouvaient ignorer ses mœurs, mais en ces temps de décadentisme, nul ne s’en souciait. Comme le montre l’affaire Wilde, la France ne versait pas dans le puritanisme victorien.

L’opinion était sensible au grand nombre de jeunes gens qui mourraient au cours de leur service. Les craintes de Max Lebaudy étaient compréhensibles.

Bernanos fera en 1929 un éloge encore plus vibrant de Morès et de ses garçons bouchers dans La Grande peur des bien-pensants, mais Bernanos était un prosélyte de l’Action française. L’article de Saint-Cère ne peut être perçu que comme une indécence.

Le programme annoncé par l’hebdomadaire laisse bien entendre qu’il y a une organisation de la collecte et une répartition des tâches :

Le Cri de Paris :

donne tous les samedis une revue complète des événements de la semaine

publie des notes sur la vie mondaine de Paris et des autres capitales

est absolument indépendant et sa devise est tout savoir et tout dire

ne fait pas de politique de parti ; il dit exactement les dessous de la vie parlementaire et politique

a organisé un service de reportages et d’informations qui lui permet de lutter avantageusement avec les grands quotidiens de France et de l’étranger

donne des renseignements spéciaux sur la politique internationale, sur le monde diplomatique et la vie des cours

publie le compte rendu de tout le mouvement littéraire, artistique et dramatique ; inféodé à aucune école, il dit uniquement la vérité

s’occupe de tous les sports

fait la guerre aux abus et compte sur ses lecteurs pour l’aider dans ses campagnes

ne fait aucune espèce de publicité dans le corps du journal sous quelque forme que ce soit ; la seule publicité admise est celle des annonces

renseigne ses lecteurs d’une manière indépendante sur le mouvement financier, les coulisses de la bourse et le monde des affaires

dit la vérité, toute la vérité, rien que la vérité

Fénéon avait beaucoup pratiqué l’anonymat et on peut considére comme certain qu’il a donné ses conseils et au programme du Cri et son appui à sa mise en œuvre. Cependant, l’anonymat n’était pas considéré par tous comme une pratique honorable. Jules Renard se repentira d’avoir de cette façon attaqué Jules Lemaître. Léon Blum indique aux Natanson ses réserves et ne fournit rien. D’autres auteurs donnent à la direction commune des récits à publier à son choix dans la revue (donc signés) ou dans le Cri (anonyme).

Mitty aura aussi ses ennemis et des duels. Willy l’agressera vulgairement dans Claudine s’en va signé par Colette. On lui reprochera ses transcriptions sommaires des manuscrits de Stendhal, le rassemblement de notes sur Napoléon et le Lucien Leuwen édités par la Revue Blanche.

Sur l’exaspération provoquée par la place de Saint-Cère au Figaro, voir par exemple une lettre Pierre Louÿs. Dans sa lettre de décembre 1897 à Léon Blum, Barrès admet que s’il était montré que Dreyfus est innocent, il serait le premier à reconnaître son erreur, puis il se reprend montrant bien que là n’est pas le problème. Déjà en décembre  1894, Barrès avait joué sur l’ambiguïté : pour quelle raison Dreyfus a-t-il trahi ? Réponse : quarante deniers, ce qu’on ne peut interpréter que d’une façon puisque Dreyfus n’avait manifestement pas besoin d’argent, à savoir que son origine juive était en elle même une trahison.

D’autres (Gourmont, Valéry, Romain Roland) refusent de croire à l’innocence de Dreyfus sous le prétexte que la communauté juive s’est mobilisée pour le défendre. Leur argument n’aurait pas de sens (la culpabilité ne résulte pas du fait qu’on est défendu par les siens) si on ne comprenait pas que, selon eux, cette solidarité communautaire des Juifs rompt la cohésion de la communauté nationale. Dreyfus devient coupable de cette rupture.

En ce qui concerne l’intrusion, on note le reproche sans cesse fait aux Juifs de s’insinuer : voir par exemple les lettres de Madeleine à André Gide au sujet des manières de Léon Blum, et son cri du cœur au moment même où elle exprime son horreur des émeutes anti-juives et approuve André d’avoir signé la protestation : à leur place je quitterais la France.

La recommandation de Léon Blum est inspirée d’anciens débats avec Lucien Muhlfeld qui avait saisi que l’intégration des Juifs loin de désarmer l’antisémitisme l’attisait.

(7) Selon une déclaration de Hermann-Paul à Jean Grave. Cette attitude et le traumatisme de la grande Guerre explique que le dessinateur se soit dans les années trente mis au service de l’antisémite Gringoire.

Publié dans La SOCIETE et la CITE

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