Jules Renard et le Chasseur de chevelures

Publié le par Paul-Henri Bourrelier

Par Tristan Jordan

Lorsqu’on consulte les diverses ouvrages où Henri  Bachelin et Léon Guichard dressent la liste des journaux et revues dans lesquels Jules Renard a collaboré, nulle part il n’est fait mention du Chasseur de Chevelures. C’est dire que cette petite feuille n’a pas laissé un souvenir impérissable. Heureusement le Journal en fait mention à la date du 29 mars 1894 : « Me réserver dans le Mercure cinq ou six pages où, sous le titre du Grand Saint Éloi, je ferai un peu ce que fait  Le Chasseur de Chevelures, où je dirai sous l’anonymat des choses énormes. » ce qui donne l’occasion à  Léon Guichard de rédiger cette note : 

Chasseur de Chevelures (Le),
journal humoristique dirigé  par Tristan Bernard. Il eut deux numéros en 1892, janvier et février, puis cessa de paraître. En décembre de la même année, La Revue Blanche annonçait sa reparution  comme supplément, sous la double direction de T.B. et de Pierre Veber – ce qui fut effectif en janvier 1893.Le journal cessa de paraître en 1894, année où il ne parut que deux fois. J.R. y collabora.
[1] »

 

         Dans son livre : Mon père Tristan Bernard,[2] Jean-Jacques Bernard nous avait déjà mis sur la piste :


Dans le premier numéro de la Revue Blanche, en octobre 1891, apparaît pour la première fois le nom de Tristan Bernard, sous un article intitulé :  Du symbole dans la Chanson de Café-Concert.  

            Trois mois plus tard, le 25 janvier 1892, voici le numéro 1 d’un journal qu’il a entièrement rédigé seul : Le Chasseur de Chevelures, Moniteur du possible. Pas une signature, mais seulement en quatrième page cette indication :   Le Directeur-gérant Paul Bernard, 15 rue Vézelay. Le numéro coûtait dix centimes, l’abonnement d’un an  (24 numéros) 3 francs, l’abonnement de dix ans (240 numéros) 28 francs. Je ne sais pas si Paul Bernard trouva beaucoup d’abonnés de dix ans. En tout cas, le Chasseur de Chevelures n’eut que deux numéros.

            Le second parut le 7 février avec la mention :

            Tristan Bernard, rédacteur en chef.

Le Chasseur de Chevelures devait renaître pourtant l’année suivante, mais en supplément de La Revue Blanche qui l’avait ainsi annoncé :

 … incorporé matériellement à notre publication mais intellectuellement autonome. Cette fois, il était rédigé par Pierre Veber, qui devait bientôt épouser une sœur de mon père. D’un numéro à l’autre varient les fantaisies de présentation. En janvier on pouvait lire sous le titre :

 

       Rédacteur intègre                                   Rédacteur vénal

              Tristan Bernard                                          Pierre Veber

          (de gré à gré)                                         (2 fr. la ligne)

 

Et en Février :

 

   Informateur du possible                           Déformateur du réel

          Tristan Bernard                                         Pierre Veber

 

Le Chasseur parut ainsi toute l’année 93 et deux fois encore en 94. On y relève la signature de Jules Renard, des vers de Romain Coolus, des dessins de Félix Valotton. 
 

Nous apportons une rectification à cette présentation au sujet des dates de parution.

 

En  1892 trois numéros ont paru et non deux : N°1 daté du 15 janvier 1892, N°2  du 7 février et le numéro 3  du 7 mars.[3] Chacun de ces numéros était rédigé sur quatre pages.

 

En supplément de la Revue Blanche, il y a onze numéros parus en 1893. Le numéro de juillet était réuni à celui d’août. Pour l’année 1894, on trouve six numéros, et non deux comme indiqués par Léon Guichard et Jean-Jacques Bernard : Janvier, mars, avril, mai, juin, juillet.[4] Le numéro de juin est illustré par Toulouse-Lautrec. Celui de juillet se termine par un texte de Paul Masson.

La collection complète comporte donc 20 numéros.


           L’année suivante, trois numéros de la Revue Blanche comporteront, à l’instigation de Toulouse-Lautrec, en supplément, une grande page pliée intitulée NIB associant un dessinateur et un écrivain. Le second, joint au numéro du 15 février, est composé par Félix Vallotton et Jules Renard.

 

Cette présentation du Chasseur  de Chevelures serait incomplète si nous ne citions pas un extrait de la profession de foi rédigée par Tristan Bernard en première page du premier numéro. Ce texte donne le ton de la ligne éditoriale. Les lecteurs avaient à faire à de jeunes écrivains-journalistes dont la vertu première était la fantaisie. N’oublions qu’en 1892, Tristan Bernard  avait vingt-six ans ; Pierre Veber, vingt-trois ; Félix Valloton, vingt-sept ; Romain Coolus, vingt-quatre, et Jules Renard, vingt-huit.

 

Le Chasseur de Chevelures.

   Dix bonnes raisons ne nous eussent pas conseillé notre titre, que nous l’aurions certainement choisi pour sa seule magnificence qui mieux que toute explication, le commente d’elle-même et le justifie. Le Chasseur de Chevelures ! ce déroulement de syllabes n’est-il pas pareil au déroulement d’une opulente et glorieuse toison ? Et quelle évocation aussi, d’un romantisme bariolé, sauvage, hérissé de plumes multicolores ! Tout le paganisme américain y surgit et y survit, avec la splendeur de ses forêts vierges, la majesté de son fleuve sacré et la brutalité de ses tomahawks et de ses scalps vengeurs.

              « […] Le Chasseur de Chevelures apportera dans ses discussions la partialité la plus sereine et la plus constante. Il sait que, par de minimums concessions à la moutonnière bonne foi, de nobles causes ont été souvent compromises. Il n’imposera donc  à ses rédacteurs aucun souci mesquin de véracité. Il leur enjoindra plutôt de raconter les faits non tels qu’ils sont, mais tels qu’ils devraient être, tels qu’il faut qu’ils soient. C’est ainsi que le Chasseur de Chevelures affirmera sa haute indépendance et ne se montrera point  comme la plupart de ses confrères, le tributaire servile de la quotidienne réalité

 

            Le 4 décembre 1893,  Jules Renard note dans son Journal : « Selon Gourmont, me dit Schwob, vous devriez intituler ce que vous donnez à La Revue Blanche : Scalps de puces. »

 

 

 

 

 

           

 

 

 



[1] Jules Renard, Journal, 1887-1910, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1960,  p. 1393.

[2] Jean-Jacques Bernard, Mon père Tristan Bernard, Éditions Albin Michel, 1955.

[3] Bibliothèque de l’Arsenal, cote Fol Jo 920 C.

[4] Bnf. Tolbiac, cote  840.507 REVU.

Publié dans La SOCIETE et la CITE

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Paul-Henri Bourrelier 09/04/2009 11:44

C'est par Le Chasseur de Chevelures que Jules Renard a commencé sa collaboration à la Revue Blanche où il aura comme amis très proches Tristan Bernard, Léon Blum et Fred Natanson.
Le Chasseur de Chevelures qui a débuté comme un périodique dans la ligne de la "gaité" qui était pratiquée par les cabarets comme Le Chat Noir, a pris, devenu supplément de la Revue Blanche, une coloration plus politique. Le dernier article, celui de Paul Masson (ancien fonctionnaire colonial devenu anarchiste, se livrant à des mystifications et que l'on peut rapprocher de Multatuli et de Rizal), s'intitule:"Réflexions anarchistes" et est dédié à Octave Mirbeau.
Cette évolution vers l'humour noir et surtout le rebond avec Nib se comprend dans l'ambiance des attentats, des lois scélérates (voir l'article les concernant). Les Passim de Fénéon et Barrucand, et Ubu illustrent cette phase de dérision qu'on peut rapprocher du mouvement DADA après la Grande Guerre.
L'influence de Toulouse-Lautrec a été importante. Curieusement le peintre venu d'un milieu aristocratique et peu orienté vers la politique, avait participé à la brève aventure de L'Escarmouche de Darien, anarchiste virulent, avant d'illustrer Le Chasseur de Chevelures.
Le numéro de Nib de Vallotton et Jules Renard est le plus désespéré des trois, reflétant sa double paternité. Le thème de la plupart des dessins et textes est Poil de Carotte, le dessin central illustre une phrase qui porte la griffe de l'écrivain: "Que les chiens sont heureux!"