Manifeste de Blum, Pouget et Pressensé contre les lois scélérates

Publié le par Paul-Henri Bourrelier

 

Par Paul-Henri Bourrelier (1)

 

Le manifeste intitulé Les lois scélérates de 1893-1894 publié en janvier 1899 par les Editions de la revue Blanche réunit Francis de Pressensé, Emile Pouget et  « un juriste », pseudonyme emprunté par Léon Blum. Plus encore que le décalage surprenant entre le vote des lois et la réaction, c’est la dynamique des rapports entre anarchistes, socialistes  et intellectuels, représentés par trois personnalités d’exception qui surprend et mérite une analyse fine. Reprenons donc la chronologie.

 

I  1893 : rappel de l’origine des lois

 

Les trois lois dites scélérates ont été votées en décembre 1893 et en juillet 1894 par un parlement et les partis au pouvoir afin répondre à l’inquiétude de l’opinion et de réagir à la série des attentats anarchistes en accentuant radicalement la répression exercée depuis plusieurs années sur les actes de propagande. Les publications anarchistes ont alors pratiquement cessé de paraître en France et les revues symbolistes qui avaient exprimé leur sympathie pour le mouvement (2) ont,soit disparu comme Les Entretiens politiques et littéraires, soit évacué le champ politique progressiste comme le Mercure de France, La Plume et L’Ermitage. La Revue Blanche, engagée à contre-courant au début de l’année 1894, a commencé à contester l’efficacité des deux premières lois, mais a été immédiatement rappelée à la prudence par les arrestations en masse, dont celle de Fénéon, et les démarches en vue du procès. L’attentat d’Emile Henry le 12 février 1894 qui visait pour la première fois des personnes et, qui plus est, un public anonyme – la « propagande par le fait » admise par une partie des anarchistes ne visait pas les personnes - avait aussi de quoi faire réfléchir. L’enchaînement : assassinat du président de la République le 24 juin (3), promulgation de la troisième loi le 28 juillet, procès des Trente en août, a tenu le public en haleine et n’a pas laissé le temps à la presse de prendre du recul.

Ensuite, le verdict d’acquittement et la loi d’amnistie qui a suivi l’élection du nouveau président de la République, d’autres acquittements et le retour de plusieurs anarchistes qui avaient fui à l’étranger, la tolérance dont ont bénéficié les publications libertaires qui ont connu un regain, le premier procès de Dreyfus, ont déplacé l’actualité, l’opinion semblant se satisfaire du compromis provisoire trouvé entre la sécurité publique et la liberté d’opinion (4).

 

II Juillet 1898 : l’article signé «un juriste »

 

Au début de l’affaire Dreyfus, Léon Blum, jeune auditeur au Conseil d’Etat tenu à la discrétion, fait entendre sa voix parmi d’autres dans la Revue Blanche en tirant, avec véhémence, les conclusions du procès de Zola par un article signé « un juriste » publié le 15 mars. Il utilise le même pseudonyme le 1er juillet pour signer un article intitulé « Les lois scélérates » dans lequel il analyse leur genèse et fait l’historique des séances parlementaires qui ont abouti à leur adoption bâclée sous l’effet d’une panique exploitée sans scrupules. Or ces lois bafouent le principe républicain fondamental de la liberté de pensée et d’expression. Dénonçant leur caractère inique et le danger qu’elles représentent pour la démocratie, le juriste réclame leur abrogation.  

Cette  demande n’a pas, à première vue, de relation avec l’Affaire puisque les trois lois ont été votées trois plus tôt trois mois avant que Dreyfus ait été arrêté. Le rapprochement entre deux injustices, l’une individuelle à l’encontre d’un officier conformiste issu d’une famille d’industriels, l’autre à l’égard d’une catégorie de citoyens non-conformistes et souvent pauvres, n’aurait pu pourtant pas à lui seul justifier ce réveil soudain du jeune rédacteur de la Revue Blanche, s’il n’y avait un  lien avec le combat qui passionne tout son entourage.

Cet article s’éclaire si on observe que l’on est alors dans une phase d’offensive du camp anti-révisionniste et de recherche d’un second souffle des révisionnistes Du côté des premiers, Cavaignac, croyant apporter les preuves irrécusables de la trahison de Dreyfus, fait le 7 juillet un discours accueilli triomphalement par la Chambre qui décide de le faire afficher dans toute la France. Chez les dreyfusards, la Ligue des droits de l’homme a tenu sa première assemblée générale le 4 juin ; ses instances dirigeantes sont partagées entre la prudence de la majorité détenue par le président et des hauts dignitaires de la République comme Duclaux le directeur de l’institut Pasteur ou Reinach, et l’activisme de certains comme Thadée Natanson, Georges Bourdon, Mathias Morhardt, Pierre Quillard, membres de l’équipe de rédaction de la Revue Blanche : pour eux, il faut souffler sur la flamme, mettre la pression sur le président, et rallier des forces vives. Or si Herr est ses amis ont convaincu Jaurès, celui-ci se heurte au sein des clans socialistes a beaucoup de réticences, le seul  parti engagé étant le Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire (POSR) de l’ancien communard Jean Allemane, de Herr et Andler, le plus ouvert aux organisations syndicales et aux libertaires.

L’article de Blum doit donc se lire comme un geste d’encouragement des anarchistes qui ont pris fait et cause pour Dreyfus, en tête desquels Sébastien Faure engage son journal, Le Libertaire. C’est aussi un moyen de mettre la pression le milieu politique dont il dénonce les agissements de ceux qui proposé et fait voter les lois scélérates :  

 

Dans le débat, ne trouve-t-on pas tous les grands noms de la République opportuniste ? Est-ce que, s’il reste des républicains dans la République, ces hommes-là ne devraient pas pour toujours rester marqués, flétris, honnis ? [...] Mais, j’y pense, ce ministère de la loi de 1894, c’est aussi le ministère de l’affaire Dreyfus. Il a vraiment une belle histoire. Je puis le dire : je n’ai pas attendu l’affaire Dreyfus pour haïr la brutalité, pour détester la réaction, le militarisme, l’autoritarisme, pour demander au gouvernement républicain les libertés de la République. Mais si l’on cherchait bien, ne retrouverait-on pas aujourd’hui dans les mêmes camps toujours les mêmes, - excepté M. Rochefort ?

 

Le principal coupable est Charles Dupuy, alors président du Conseil. Mais le nom du président Ludovic Trarieux rapporteur au sénat est cité deux fois en passant, avec l’excuse que les débats essentiels ont eu lieu à la Chambre. Les efforts modérateurs de Léon Bourgeois et de Pelletan  sont décrits comme la résistance des députés socialistes.  Blum a ainsi dosé son analyse et donné des gages aux dreyfusards beaucoup plus virulents qui, on le verra avec l’exemple de Pouget, prenaient moins de gants.

Blum ne s’est jamais expliqué sur l’origine de cet article inattendu car il ne correspond pas à son propre vécu, ni aux dossiers qu’on lui confie au Conseil d’Etat, ni  aux préoccupations de ses amis les plus proches, écrivains et chartistes, tels qu’il les décrit dans ses Souvenirs sur l’Affaire. Rien ne laisse penser que Lucien Herr en soit l’instigateur, et il est probable que Fénéon, co-accusé vedette avec Sébastien Faure, du procès des Trente lui aura soufflé l’idée de cette démarche. Nous allons en avoir confirmation avec l’intervention du second auteur, Emile Pouget.

 

III L’article d’Emile Pouget

 

Aussi surprenant est, dans la livraison suivante datée 15 juillet, l’article de Pouget sur « L’application des lois d’exception de 93 et 94 ». Blum l’avait annoncé « on trouvera prochainement dans cette Revue la liste de leurs victimes » (des lois scélérates). Pouget désigne autrement, dans son titre, les lois en question, tout en rappelant en quelques lignes que « La Revue Blanche du 1er juillet a fait l’historique et exposé le mécanisme des lois scélérates. » Sa contribution, plus longue que celle du juriste, autrement ambitieuse qu’une liste, la désignation impersonnelle croisée de l’autre fait penser que l’ensemble résulte d’un montage par la rédaction de la revue. D’ailleurs, s’ils ont laissé Fénéon, véritable professionnel, constituer les deux numéros, c’est peut-être qu’ils n’avaient aucun désir de se connaître et qu’ils ne voulaient pas afficher leur coopération, chacun pouvant en pâtir dans son cercle propre d’influence, l’un le Conseil d’Etat et les milieux élitistes, l’autre les réseaux anarchistes et leur enracinement populaire.

Pouget (1860-1931), universellement connu comme l’inventeur dans les années 1880 et le rédacteur principal du Père Peinard hebdomadaire anarchiste dur pour lequel il a inventé un style qui a fait son succès. Il avait participé en 1879 à la création du premier syndicat des employés, et tâté de la prison pour une équipée avec Louise Michel ayant comporté des actes de pillage. Il se réfugie à Londres au moment de la répression de 1894 d’où il réussit à poursuivre et diffuser sa publication et où il prend connaissance de la pratique syndicale des trade unions, efficaces et avancées par rapport aux balbutiements continentaux,. Condamné par contumace au procès des Trente à vingt ans de travaux forcés pour la publication de sa revue, il revient en France se faire juger contradictoirement et acquitter. Il recommande de plus en, plus fort aux compagnons de pénétrer dans les syndicats comme il en a montré l’exemple, publie La Sociale avant de faire renaître Le Père Peinard, publier des calendriers illustrés par des artistes sympathisants comme Luce. Il se distingue dans les congrès français ou internationaux comme celui de Londres en août 1896 où il anime la réunion parallèle des anarchistes expulsés, soutient le principe de la grève générale proposé par Briand et recommande de pratiquer le sabotage à l’anglaise.

En 1897 et au début de 1898 il rejette l’idée de défendre Dreyfus et rappelle dans son argot spécial son abomination des politiciens, y compris ceux qui fondent la Ligue des droits de l’homme :

 

Chez les Dreyfusiens sont nichés pas mal de sangsues opportunardes et panamatades. Outre le Scheurer-Kestner qui a mis 60 ans à découvrir l’existence du huis-clos, il y grouille des abominables crapules du calibre de Trarieux et d’Yves Guyot. Là aussi frétille l’odieuse fripouille de Reinach qui, en 1894, était un des plus enragés contre les anarchistes.

 

Mais ce réaliste comprend vite le danger du populisme antisémite et se rapprocher pas à pas de Sébastien Faure au printemps 1898. Au congrès de la CGT à Rennes, en septembre 1899, il optera pour la défense la République. Sa collaboration à la Revue Blanche en juillet est un signal, une véritable transgression sociale qui précède de deux mois cet engagement décisif

Fénéon, qui est de toute évidence l’instigateur de son intervention, connaît Pouget connaît depuis longtemps, puisque il a collaboré en 1893 à quatre numéros de son hebdomadaire en fournissant des critiques d’art, imitant le style maison. Il le met en bonne compagnie dans le numéro du 15 juillet 1898 où il intronise également Malato et  Dick May, sans oublier sa propre traduction d’un roman de Jane Austen (5).

Pouget écrit son article dans un français châtié et précis, appuyé sur des citations de courriers ou de plaidoiries. Il fournit une série d’exemples dans lesquels les tribunaux ont fait une application extensive, parfois inouie, des lois d’exception. Sa démonstration est rigoureuse et émouvante. Il montre que pour de simples délits d’expression, accompagnés parfois de gestes regrettables normalement sanctionnés par des peines légères, des malheureux ont bel et bien été condamnés à la relégation, c’est-à-dire à la déportation au bagne pour de longues durées. Les anarchistes poursuivis sont ainsi à la merci de provocations et de la sévérité disproportionnée d’un juge d’instruction et d’un jury. Dans plusieurs cas, le procureur ou le jury ont été tellement choqués par la disproportion de la peine qu’ils ont intercédé pour une grâce ou une révision.

 

Janvier 1899 : l’article de Francis de Pressensé et l’annexe d’Emile Pouget

 

La question des lois scélérates est reprise dans le numéro du 15 janvier 1899 par un article de Francis de Pressensé intitulé « Notre loi des suspects », accompagné d’une annexe de Pouget « Documents sur l’application des lois d’exception de 1893-94 ». Le partage est identique à celui de juillet, mais cette fois-ci les deux textes s’enchaînent directement.

F. de Pressensé (1853-1914) issu d’un milieu protestant libéral, éditorialiste du grand journal conservateur Le Temps, a connu au printemps 1898 une véritable rupture politique provoquée par Dreyfus et le procès de Zola : son engagement pour la défense du capitaine devient ardent au cours de l’été : membre du premier comité central de la Ligue des droits de l’homme constitué le 4 juin, il y devient le chef de file des activistes, démissionne spectaculairement de la légion d’honneur fin juillet, geste qui a un grand retentissement et en fait une figure symbole du mouvement dreyfusard, et se lance dans une campagne de conférences devant des assemblées populaires. Cela le conduit dès le mois d’août à se rapprocher du PSOR et d’anarchistes comme Faure et Cyvoct aux côtés desquels il siège sur les estrades. Les heurts avec les bandes antisémites et nationalistes sont parfois violents, comme le 2 octobre à la salle Wagram, à Lyon, à Toulouse…où la protection d’un service d’ordre musclé est indispensable. A l’automne il lance une campagne pour la libération de Picquart dont le sort l’inquiète. Après une pause demandée par Trarieux et Reinach, les tournées en province avec Mirbeau, Quillard, Morhardt, Gohier…reprennent de plus belle, non sans risques.

Le compte rendu de la séance  du comité central de la LDH, réuni le 19 décembre pour préparer l’assemblée générale qui va se tenir, indique que celui-ci décide par 8 voix contre 2 (celles de Morhardt et Bourdon, Pressensé et Natanson étant absents) «  qu’il ne sera pas parlé dans l’ordre du jour de la campagne future contre les lois scélérates » et que si des interventions ont lieu en séance, il sera répondu que le comité, déjà saisi, « est prêt à examiner les nouveaux cas qui lui seront soumis ».  Bien que les précédents comptes rendus n’en fassent pas état (ils ne rapportent que le minimum indispensable,  la Ligue étant en situation irrégulière évitant de laisser des traces inutilement compromettantes) la question des lois scélérates, des exemples d’application iniques fournis par Pouget, et d’une campagne a donc déjà été abordée. Le sujet revient donc autours de la table le 26 décembre :

 

M. de Pressensé dit que beaucoup de membres de la Ligue se préoccupent de l’abolition des lois scélérates et trouvent que la question n’a pas été bien résolue à l’assemblée générale ; ils songent même à provoquer une nouvelle assemblée ; on pourrait leur donner satisfaction en disant que nous sommes disposés à étudier ces lois.

M le Président dit que ce qui a été fait à l’assemblée générale a été l’exécution d’une décision prise par le comité ; il ne faut pas précipiter cette étude.

M Psichari dit que la proposition qui a été faite vise seulement la mise à l’étude.

M. Georges Bourdon propose la nomination d’une Commission de 4 ou 5 membres pour examiner les lois scélérates et les applications qui en ont été faites.

 

Par son article du numéro du 15 janvier de la Revue Blanche, Pressensé divulgue le compromis adopté et l’engagement de la LDH. Sous un titre évoquant la loi de 1793 qui a instauré la Terreur, et après avoir cité le Premier Empire, il met remarquablement en perspective les lois de proscription qui ont flétri les régimes qui ont succédé − la Monarchie de juillet, le Second Empire, la Troisième République − sous le prétexte fallacieux de sécurité publique. Puis, rappelant l’analyse du juriste publié le 15 juillet et, dans le numéro suivant, le dépouillement des application par un « écrivain que ses relations mettent à même de bien connaître les victimes de ces lois vraiment scélérates », il affirme que l’affaire Dreyfus aura été utile si « elle ouvre les yeux à ce qui reste d’amis du droit, de fermes défenseurs de la justice, de républicains intègres ». Ce qui le conduit à retracer son propre itinéraire du libéralisme au socialisme :

 

A cette heure on ne peut plus être un libéral sincère consciencieux, qu’à la condition de faire publiquement et irrévocablement adhésion au parti de la Révolution. Cela pour deux raisons : parce que tout se tient dans une société et que la liberté n’est qu’une forme vide et un vain mot, un trompe-l’œil hypocrite, tant qu’on ne lui donne pas sous forme d’institutions les conditions sociales de sa réalisation individuelle ; puis parce que le peuple seul a gardé quelque foi, quelque idéal, quelque générosité, quelque souci désintéressé de la justice et que  le peuple, par définition, nécessairement, est révolutionnaire et socialiste.

 

Pressensé achève son article en rappelant que «  l’alliance féconde entre les travailleurs intellectuels et les travailleurs manuels » s’est scellée au cours des manifestations :

 

Il y a là des engagements qui ont été pris, qui devront être, qui seront tenus, et tout le monde en est si convaincu que le comité d’une Association qui a mené avec courage le bon combat mais qui est loin de représenter l’élément avancé, le Comite de la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen, a nommé une commission de cinq membres pour étudier, tout d’abord dans leur application, les lois d’exception de 1893-1894 et pour lui présenter ses conclusions dans un rapport.

 

Effectivement un rapport sera présenté par Reinach au printemps et la ligue mènera des enquêtes et interviendra au cas par cas en faveur de victimes de décisions judiciaires ou administratives abusives prises notamment au titre des lois d’exception de 1893-1894. C’est le début d’une pratique d’enquête suivie d’interventions qui se poursuivra par l’envoi d’une mission en Algérie, puis s’étendra à d’autres causes.

 

Depuis le tournant de l’été, Pouget a participé avec Briand, Faure, Allemane, Malato, Mirbeau, Pelloutier à la constitution d’un Comité de Coalition révolutionnaire et mené une propagande active. Il suspendra en mai 1899 la parution du Père Peinard pour rejoindre Faure qui a arrêté la publication du Libertaire pour créer le Journal du Peuple en février. Ses documents annexés établissent une sorte d’actualisation six mois après son article : situation désespérée des condamnés, victimes connexes, perquisitions et  pressions diverses, autres cas pour lesquels les lois sont invoquées etc. Il faut à la fois une abrogation, une amnistie et des mesures particulières. « Comment atteindre ce but ! En se fiant à l’action légale et parlementaire ? Certes non. Il faut l’agitation de la presse, des réunions, de la rue ».

 

La brochure

 

La seconde salve tirée en janvier fournit avec la première la matière à une publication sous forme de brochure. Celle-ci est aussitôt éditée et diffusée sous une couverture rouge, comme l’avait été, en 1897, l’Enquête  sur la Commune réalisée par Fénéon qui avait réuni les témoignages d’acteurs aussi emblématiques que Louise Michel, Elisée Reclus, Jean Grave ou Nadar, et même la signature du marquis de Galliffet, le massacreur de la Commune. L’ordre est modifié, Francis de Pressensé figure en tête, le texte anonyme est placé en sandwich, Pouget avec son premier article (sans les compléments de janvier 1899 qui n’ont peut-être pas été repris parce que leur conclusion citée plus haut allait à l’encontre du plaidoyer de Pressensé pour la position légaliste de la LDH, c’est le plus long des trois articles), et enfin les textes des trois lois. Quelques retouches de forme, comme le nouveau titre du texte de Blum : « Comment elles ont été faites », assurent la cohérence de ce remaniement.

Pressensé n’a pas évoqué les affrontements dans les groupes anarchistes où, comme le montre Vivien Bouhey, Sébastien Faure subit à partir de l’automne 1898 de vives attaques pour son indéfectible attachement au combat dreyfusard. La formation d’une Coalition révolutionnaire », le lancement le 6 février 1899 du Journal du Peuple qui, soutenu financièrement par Bernard Lazare et le comité juif monté par le consistoire, devient une centrale d’appui au mouvement révisionniste, ses prises de position pour la défense de la République après la mort de Félix Faure et les menaces de complot à l’égard de Loubet, l’approbation de l’action gouvernementale contre la ligue antisémite, irritent beaucoup d’anarchistes qui ne voient pas avec plaisir Sébastien. Faure et ses lieutenants monopoliser les aides financières mobilisées par Bernard Lazare. Tandis que le Journal du Peuple fait le pont entre les intellectuels révolutionnaires et les anarchistes de terrain, les dégagements parmi  ces derniers s’amplifient après février 1899 ; le retrait de  Jean Grave et des Temps Nouveaux, comme la création en juin de L’Homme libre par des dissidents,  s’inscrivent dans ce repli. Il faut bien dire que le ralliement à un camp dirigé par des adversaires traditionnels était difficile à avaler et qu’une certaine amertume ne pouvait manquer d’être ressentie devant le résultat prévisible que l’idée anarchiste ne gagnerait rien au succès des dreyfusards.

            La publication de l’article du 15 janvier et de la brochure fait donc clairement partie d’une action en vue de maintenir le rassemblement des  forces dans la dernière phase de l’affaire Dreyfus : les cartes ont été abattues fin 1898 par les deux camps avec la création de la Ligue de la Patrie française autour de Coppée, Brunetière et Lemaître et Barrès, et en face l’Appel à l’Union de Lavisse et quelques académiciens ralliés tardivement, publié par Le Temps, le journal de Pressensé.  Il faut tenir les troupes, occuper la rue en attendant le dénouement judiciaire. L’histoire montrera à Paris (manifestation de Longchamp, procès de Rennes) combien c’était nécessaire.

La brochure sur les lois scélérates peut encore être lue comme un manifeste pour la liberté dans le cadre de la légalité républicaine. En divulguant l’arbitrage du président Trarieux, de Pressensé annonce aussi son ralliement à un processus démocratique d’enquête et d’intervention associative. Un paragraphe de son texte vise justement à convaincre les compagnons anarchistes qu’il n’y avait pas d’autre voie, l’argumentation étant qu’il ne s’agissait pas de défendre la République telle qu’elle avait fonctionné mais de considérer cette forme de gouvernement comme une enveloppe vide à remplir et de modifier de fond en comble l’organisation de la société. Il ne pouvait prévoir les circonstances qui amèneraient dans les mois suivants Loubet à la Présidence et Waldeck Rousseau à la tête d’un gouvernement de défense républicaine, mais il ouvrait la voie au soutien. 

 

Trois parcours et un double déni 

 

Dernier effort pour rassembler le camp républicain, la brochure rouge éclaire trois facettes du mouvement de la gauche révolutionnaire au tournant du siècle en réunissant trois personnalités exceptionnelles de la gauche dont les parcours se rapprochent temporairement en ce moment décisif (6) pour diverger ensuite, et dont les actions marqueront le siècle.

 

Francis de Pressensé, devenu proche des anarchistes et des militants du POSR, entré en force à L’Aurore à l’automne 1898 sans quitter Le Temps, annonce dans le manifeste de la Revue Blanche son adhésion au socialisme qu’il confirmera au cours de l’hiver et du printemps par divers discours et textes. En octobre 2003, Trarieux s’étant retiré, il sera élu à l’unanimité président de la Ligue des droits de l’homme à laquelle il donnera une orientation politique à gauche, prolongeant la trajectoire habilement amorcée par Ludovic Trarieux. Pendant les premières années du siècle, Pressensé aura eu une attitude encore ambiguë en collaborant simultanément à L’Aurore et au Temps, et en ne prenant pas franchement parti pour Clemenceau et Jaurès face aux attaques insensées de Gohier. Elu comme socialiste, il se retrouvera à L’Humanité et à la SFIO et sera un des auteurs qui orienteront la loi sur la séparation des Eglises et de l’Etat dans le sens de la tolérance.

Ses relations avec l’équipe de la Revue Blanche n’ont jamais été étroites malgré la forte présence de Mirbeau, son compagnon des tournées dreyfusardes − à la LDH, Thadée Natanson semble avoir eu des affinités plus grandes avec Joseph Reinach qui lui confiera la publication de son Histoire de l’affaire Dreyfus et  à L’Humanité Lucien Herr, premier responsable de la page des affaires étrangères, l’agacera. Cette distance est-elle à imputer à son éducation protestante si différente de la sensibilité cosmopolite juive de la Revue Blanche ?

Cependant la seul article qu’il y a publié est un avertissement qui garde aujourd’hui son actualité : « Règle générale : quand un régime promulgue sa loi de suspects […], c’est qu’il est atteint dans ses forces vives, c’est qu’il se débat contre un mal qui ne pardonne pas, c’est qu’il a perdu non seulement la confiance des peuples, mais toute confiance en soi-même. Il s’agit de savoir si à cette heure la République française en est là. »

 

Quant à Emile Pouget, sa démonstration sur de l’application des lois scélérates dans la Revue Blanche est un modèle du genre. Il signe en 1902 un troisième article dans la Revue Blanche pour présenter l’Essai sur le mouvement ouvrier de Daniel Halévy, alors en flirt avec le PSOR. Syndicaliste depuis 1879, publiciste, auteur de romans et anarchiste inébranlable, il achève à la fin du siècle une étonnante mue en secrétaire général adjoint de la CGT en voie de devenir une grande organisation unitaire dont il lance, en décembre 1900, l’hebdomadaire, La Voix du Peuple, qu’il dirigera jusque 1908. Dans son périodique, et dans les instances du syndicat, aux côtés de Griffuelhes qui a succédé à son amis Pelloutier il soutient et fait prévaloir la ligne révolutionnaire, plus tard qualifiée d’anarcho-syndicalisme par les « réformistes » qui admettent une coordination avec les parties. Ayant constaté pendant l’Affaire le côté pernicieux de l’électoralisme de Guesde, et choqué en 1905 par l’inféodation des sociaux-démocrates allemands au gouvernement impérial, il sera en 1906 un des quatre rédacteurs de la charte d’Amiens qui scellera l’indépendance de l’organisation ouvrière, alors unique, par rapport aux partis.

 

Léon Blum, le cadet de dix-neuf et douze ans de ses deux co-auteurs, est alors un inconnu hors de cercles étroits de la capitale. C’est un apprenti littérateur qui n’a encore publié aucun ouvrage, et fait ses premiers pas comme juriste dans la haute fonction publique. Lieutenant de Herr avec Péguy et Simiand, fasciné par Clemenceau, il adhère au socialisme et s’attache à Jaurès, plus par admiration intellectuelle et amicale que par militantisme. Esthète raffiné et logicien subtil, il n’a pas l’expérience des tournées de province et de l’enivrement des meetings populaires. Il n’éprouve guère d’attirance pour les exercices philosophiques, économiques ou géopolitiques. Ni l’aristocrate Francis de Pressensé, ni le prolétaire Emile Pouget ne sont son genre.

            Il n’est pas nécessaire d’épiloguer sur son apprentissage qui fait l’objet d’un autre article. Mais il est intéressant de s’interroger sur l’oubli dans lequel est tombé sa publication sur les lois scélérates. Or le 15 avril 1900, la rédaction de la Revue Blanche a indiqué, dans la table récapitulative des numéros des quatre premiers mois de l’année, le nom de Blum comme auteur du troisième et dernier article, celui sur l’article 7, signé en mars « un juriste »,. Elle n’a pu le faire qu’avec son accord : l’identité du juriste était suffisamment éventée, et l’anonymat n’était plus de mise puisqu’il qu’il venait de l’abandonner en signant de son nom un article sur le Congrès de l’unité socialiste de décembre (7).

Pourquoi, dans ses Souvenirs sur l’Affaire, Blum ne mentionnera-t-il pas sa participation à la dénonciation des lois scélérates ? Est-ce  qu’il ne souhaitait pas appeler l’attention sur sa collaboration avec Pouget ? Plus probablement, il n’y attachait pas une grande signification et, dans son émouvant récit fait sans consultation d’archives, la « collaboration » avec Pouget avait été éclipsée par la scène au cours de laquelle, au même moment, Jaurès a fait preuve d’une éclatante clairvoyance sur les suites du discours de Cavaillac. Reinach n’avait pas fait de place aux anarchistes dans son Histoire de l’affaire Dreyfus et à son tour Blum les occultait dans le filtre de sa mémoire. Dès lors, après ces deux témoignages faisant autorité, on ne s’étonnera pas que l’oubli ait été partagé : Bredin n’en souffle mot (Sébastien Faure, et pas seulement Pouget, est absent de son livre), Serge Berstein est le seul des biographes de Blum, qui la mentionne mais en se contentant de signaler en quelques lignes  la publication de l’article (non de la brochure); les noms des deux co-auteurs sont  absents de l’index de son livre comme ils l’étaient des précédentes biographies (Jean Lacouture, Ilan Greilsammer). Michel Jérôme dans Blum, un juriste en politique (Le Bien commun, 2008), ne connaît que le premier des  trois articles d’ « un juriste », et Vincent Duclert, abordant les lois scélérates dans  La gauche devant l’histoire, A la reconquête d’une conscience politique (Le Seuil, avril 2009), détaille les protestations de Jaurès et de Blum en ignorant Pouget et Pressensé !  

L’escamotage a d’autant mieux réussi que de l’autre côté, les historiens de la littérature libertaire tels Xose Ulla Quiben auteur d’une excellente biographie de Pouget (Les Editions Libertaires, 2006) où il reproduit plusieurs pages de sa démonstration, et le présentateur d’une réédition, au demeurant fidèle, de la brochure de la Revue Blanche (Le Flibustier, 2008), n’ont pas été curieux, se contentant, après avoir présenté Pouget et de Pressensé, de  préciser que le juriste n’a pas voulu dévoiler son identité. Résultat : sur Google, à la rubrique «  lois scélérates » , figurent aujourd'hui de nombreuses notices sur les lois de 1894-1895, notamment celles de Wilkipedia et de Gaetano Manfredonia qui ignorent purement et simplement que la brochure avait un troisième auteur.

 

Ce double déni est significatif. Les historiens aiment établir des catégories simples, ils sont déconcertés quand les personnalités sont trop riches, et surtout quand, comme dans le cas de nos trois auteurs, ils ont su s’écarter de la voie tracée d’avance pour s’adapter aux circonstances. La séparation des réseaux est aussi une  explication : rien n’indique que les auteurs se soient concertés : Pouget et de Pressensé se sont seulement croisés sur des estrades ou dans des comités, et Blum n’a sans doute fréquenté ni l’un ni l’autre. Félix Fénéon n’avait pu oublier ces lois qui auraient pu l’envoyer au bagne quatre mois avant le capitaine Dreyfus ; il avait manifesté ses doutes dans deux Passim. Il côtoyait Blum tous les jours, connaissait les états d’âme des compagnons et leur capacité à tenir la rue. C’est lui qui les a sollicités, a monté le scénario débutant par l’analyse bouillonnante de passion du juriste inconnu suivi du récit poignant de l’anarchiste. Fénéon avait en Thadée Natanson un complice qui a participé au montage et qui , le moment venu, a obtenu la collaboration de Francis de Pressensé avec lequel il avait fait le siège du comité central de la ligue des droits de l’homme.

 

Quant à la République, mauvaise joueuse, avec sa mauvaise conscience, il lui faudra un siècle pour abroger complètement les lois scélérates.

 

Notes

 

(1)Le point de départ de cet article est mon livre sur la Revue Blanche et les articles de ce blog sur Léon Blum et Félix Fénéon. Bibliographie sélective : Vivien Bouhey : Les Anarchistes contre la République, contribution à l’histoire des réseaux sous la Troisième République (1880-1914), PUR, 2009 ; Uri Eisenzweig : Fictions de l’anarchisme (C. Bourgois, 2001) ; Rémi Fabre : Francis de Pressensé et la défense des droits de l’homme, un intellectuel au combat, PUR 2004, Xose Ulla Quilbert : Emile Poiuget, la plume rouge et noire du Père Peinard, Les Editions Libertaires, 2006, ainsi que la biographie de Bernard Lazare par Philippe Oriol. J’ai laissé de côté l’antimilitarisme des anarchistes et de certains collaborateurs de la revue, sujet qui mérite d’être traité à part.

(2)1892 est marquée par une apogée du symbolisme et la fascination des écrivains symbolistes pour les anarchistes. La célébration de Ravachol en est l'expression. Vielé-Griffin, Régnier, Adam et Lazare qui animent Les Entretiens politiques et littéraires s'adressent aux « compagnons » anarchistes, et les jeunes du Banquet « tiennent à déclarer hautement qu’ils adoptent en matière de littérature les doctrines anarchistes les plus subversives ». La Revue Blanche trop peu symboliste pour participer à cet engouement, a seulement inséré un plaidoyer de Remy de Gourmont, pilier du Mercure de France, selon lequel le symbolisme «se traduit littéralement par le mot liberté et, pour les violents, par le mot Anarchie ». 

(3) L’auteur de l’attentat est Caserio, un anarchiste italien. Il a été sans doute hébergé et aidé  par des anarchistes français, qui, comme le petit groupe qui connaissait Emile Henry ont joué pour celui-ci la fonction  auxiliaire de « porteur de valises ».

(4) En 1895-1896, la détente s'exprime dans la Revue Blanche par une explosion d'humour noir : Nib de Toulouse-lautrec et Tristan Bernard, Vallotton et Jules Renard, Bonnard et Coolus. Passim de Fénéon et Barrucand, Paludes de Gide, Ubu de Jarry.
(5) Malato traite de « La débâche l’une monarchie », la monarchie espagnole qui a fait l’objet de la campagne de Tarrida del Marmol (voir l’article de B. Anderson). Dick May, pseudonyme de Jeanne Weil, animatrice du Musée social, propose d’instituer des bourses de voyage pour les ouvriers.

(6) Troisième phase de la construction des valeurs de l'avant-garde, la réconciliation des droits de l'homme et du socialisme révolutionnaire caractérisent l'année 1899.

 (7) Pourtant l’édition en 1960 de l’œuvre de Léon Blum chez par Albin Michel inclut les trois articles signés « un juriste ».

 



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