Gaston Moch et la réconciliation franco-allemande

Publié le par Paul-Henri Bourrelier

Par Paul-Henri Bourrelier

Les années militaires de Gaston Moch

 

Gaston Moch, né à Saint-Cyr le 6 mars 1859, fait sa scolarité au lycée Charlemagne. Les revenus de son père, lieutenant colonel, étant modestes − une solde de 6000 francs à laquelle s’ajoute 2000 francs de rentes − il obtient une bourse pour préparer le concours de l’Ecole Polytechnique. Reçu, il se déclare sur le registre de l’école de religion catholique, et indique pour le nom de sa mère « Emma Levi de Gressen », qui estompe la trace originelle allemande, sinon juive, tout en ayant a une tonalité nobiliaire flatteuse.

Sous-lieutenant d’artillerie à la sortie, il est bien noté à l’école d’application : « bonne taille, physionomie très intelligente et très énergique, voix bien timbrée, s’exprime remarquablement bien. Devra faire un excellent officier », où on regrette seulement qu’il monte mal à cheval, mais où on apprécie sa maîtrise de l’allemande et de l’anglais et sa capacité de se débrouiller en italien, langues auxquelles il ajoute dès 1889 l’Esperanto dont il est un des tout premiers adeptes en France. En 1885, il célèbre les faits d’arme de son père à Sedan dans un livre publié par Chamuel. Il est nommé en 1888 auprès de la Commission d’expériences de la marine. En août 1890 il devient adjoint à la section technique de l’artillerie du ministère de la Guerre, poste clé dans la modernisation de l’armée.

Au cours de ces années, il publie une salve de brochures, éditées par Berger-Levrault, maison strasbourgeoise repliée en France : Des canons à fil d’acier, Expériences américaines sur le frettage des bouches à feu, Notes sur le canon de campagne de l’avenir, L’artillerie de l’avenir et les nouvelles poudres, La poudre sans fumée et la Tactique, Vue générale de l’artillerie actuelle.

Il épouse en février 1891 Rebecca Alise Pontremoli, orpheline d’un industriel de la très bonne société juive parisienne, qui habite avec son frère, avocat à la Cour d’appel, 129 avenue des Champs Elysées. Une belle dot d’un million de francs placés en bons sur le Trésor français assure au couple plus de trente mille francs de rentes, de quoi bien vivre à Paris, voyager et acheter une villégiature en Bretagne. Le portrait de Gaston en 1899 par Vallotton, et la photo qui a servi sans doute à le réaliser, montrent un homme satisfait de lui et de ses moustaches à la mode. Surtout un homme qui s’est libéré.

En février 1893, dans un article de la Revue bleue, « La prochaine guerre », il s’adresse, sous le pseudonyme de Patiens, à un large auditoire pour combattre l’idée répandue selon laquelle une guerre entre deux grandes puissances militaires modernes serait brève. Il soutient au contraire qu’après un premier choc qui serait terrible pour des soldats non professionnels, le conflit se prolongerait jusqu’à l’épuisement total de l’un des deux adversaires et la ruine des belligérants.

Il fait alors campagne pour une réconciliation franco-allemande et présente à la fin de l’année sa démission qui est acceptée par une décision présidentielle datée du 5 juin 1894. Sa dernière notation, plus élogieuse que jamais, contient un conseil discret qui est loin d’être dissuasif : « Esprit hardi, écrivain brillant. Pourra se faire une place à part s’il utilise judicieusement ses dons naturels très remarquables »

Il participe au congrès  international de Chicago sur les armements, et, mettant ses pas dans ceux de son père, il traite dans de nouvelles publications de l’organisation  des forces armées : La Défense nationale et la défense des côtes (1894) et  La Défense des côtes et la marine (1895) démontrent que la division traditionnelle entre le ministère de la Guerre et celui de la Marine crée une faiblesse structurelle, et proposent le regroupement des forces françaises sous une seule autorité. Une troisième brochure, Artillerie et budget (1897), élargit son domaine d’expertise.

Sa situation d’orphelin d’un officier héros de la dernière guerre peut expliquer son impunité, mais une révélation qu’il fera dans une brochure publiée en 1935, l’année de sa mort, fournit une autre clé:

 

Alors que j’étais lieutenant d’artillerie, j’eus la chance de mener à bonne fin une étude technique depuis longtemps restée en suspens. Ce travail, joint à ma connaissance de plusieurs langues, me valut d’être affecté pendant six ans à des services spéciaux où j’eus l’occasion d’apprendre bien des choses intéressantes sur les armements des divers pays.            (Gaston Moch, Comment se fera le désarmement : chimères et réalités, 1935)

 

Autrement dit, Gaston Moch a été un auxiliaire du renseignement à la direction de l’artillerie qui l’a autorisé, et probablement encouragé, à publier et à aller à l’étranger fréquenter les experts des grandes firmes productrices d’armes nouvelles qu’elles vendaient à tous pays. L’armée utilise sa qualification technique et ses capacités linguistiques pour rattraper un retard qui lui avait été fatal au cours de la guerre précédente. La diffusion de ses brochures techniques se comprend dans le contexte de la course internationale aux armements de plus en plus destructeurs, avec ses besoins de formation et ses manœuvres d’intimidation, mais aussi dans celui de la lutte, acharnée, au sein de l’armée, entre les acteurs de la modernisation et les militaires sans formation technique, envieux des promotions des autres.  Ses thèses sur le regroupement des armes, et l’alarme qu’il a lancée sur le caractère terrifiant des moyens modernes de destruction pouvaient être partagées par certains membres de sa hiérarchie.

 

Un camarade de promotion d’Alfred Dreyfus

 

Alfred Dreyfus et Gaston Moch, admis à l’Ecole polytechnique en 1878, en sont sortis comme ils y sont entrés, sans éclat puisque classés dans la seconde moitié de leur promotion. Comme cent trois de leurs camarades − sur deux cent vingt-six − ils ont choisi de faire carrière dans l’artillerie, arme technique par excellence.

Le contraste entre les parcours de ces deux jeunes gens d’origine juive et frontalière avec l’Allemagne est saisissant : Moch, introduit au sérail par son père, assimilé, auxiliaire précieux, a trouvé auprès de la direction de l’artillerie une protection qui lui a permis de prendre des positions dont l’audace aurait dû l’exposer aux attaques. Dreyfus, esprit conventionnel, confiant jusqu’à la naïveté, a pénétré dans l’Etat-major, institution créée pour sortir l’organisation militaire française des ornières, mais devenue, sous les ordres d’un chef dépourvu de charisme, un guêpier d’officiers obtus, viscéralement antisémites et hostile aux diplômés.

Moch, démissionnaire, est encore en activité lors du premier procès de Dreyfus − « que je sais pourtant innocent et cela depuis sa condamnation », écrira-t-il à un de ses correspondants pacifistes le 22 mars 1898. Connaissant le fonctionnement de l’armée, l’antisémitisme de certaines chapelles et l’absence de valeur des informations supposées transmises aux services allemands de renseignement, il dispose de toutes les clés pour comprendre très vite que son camarade ne peut avoir commis le crime de trahison dont on l’accuse.

Il se joint au mouvement pour la révision à sa naissance : Lucien Herr l’inscrit en décembre 1897 sur la liste d’une trentaine de personnalités à démarcher pour une pétition, liste sur laquelle il est le seul militaire de formation.  Effectivement, en janvier 1898, Moch signe une des dernières listes de la seconde protestation de L’Aurore. Surtout il anime une véritable campagne internationale : il dénonce les irrégularités du procès de 1894 dans L’Indépendance belge, journal bruxellois dont, comme on le verra plus loin, il a pris le contrôle depuis deux ans, et qui subit de ce fait des attaques et une menace d’interdiction d’entrée en France ; il interpelle ses correspondants allemands, reprochant au Kaiser et à leur gouvernement de ne pas intervenir, mobilise le journal danois Politikken et s’adresse à son amie Bertha von Suttner pour mobiliser la presse autrichienne.

Seul des cent deux artilleurs de sa promotion à manifester sa solidarité avec Dreyfus, il témoigne devant la Cour de cassation le 10 janvier 1899. Après avoir expliqué que les grossières erreurs de terminologie du bordereau excluaient que celui-ci ait été écrit par un officier d’artillerie, il décrit sommairement ses fonctions de renseignement : «  Les officiers chargés de ce service ont à dépouiller toutes les publications françaises ou étrangères relatives à l’artillerie et il arrive fréquemment qu’on leur soumette de documents confidentiels venus de l’étranger ». Il démontre que seuls des détails techniques peuvent rester secrets, d’autres pays comme la Russie s’équipant d’armes comparables à celles de la France et n’en faisant pas mystère. Cette déposition est subtile car elle exonère Dreyfus, sans dévoiler que les services de l’artillerie françaises avaient renoncé à doter le canon de 120, mentionné par les pièces de l’accusation, véritable leurre, d’une cadence de tir rapide pour se reporter sur le calibre de 75, plus facile. Les membres de la Cour ont pu comprendre à mi-mots sans pousser trop loin leur curiosité.

Moch assiste au procès de Rennes et y prend des photographies, mais il n’est pas appelé à témoigner, le colonel Sebert et le commandant Hartmann, officiers supérieurs issus de polytechnique (promotions 1858 et 1872) s’étant chargés de démontrer minutieusement l’inanité des arguments de l’état-major. François de Fonds-Lamothe, polytechnicien de la promotion précédent celle de Dreyfus et de Moch, condisciple du premier à l’Ecole de guerre, dépose aussi en sa faveur. Mais ce sont des exceptions : globalement la solidarité polytechnicienne s’est effacée devant la discipline et, peut-être, les obligations de mutisme sur des efforts d’armement que les membres du tribunal, non techniciens, ignoraient.

L’indignation de Moch s’exprime dans L’indépendance belge, journal dont il a pris le contrôle avec des amis pacifistes, qui dénonce en termes d’une extrême vivacité les irrégularités du procès : « On pense vraiment rêver, il faut se tâter pour croire possibles et réels un tel amas de turpitudes, un aussi monstrueux ensemble de méfaits, une telle accumulation de bêtise, de vanité, d’infatuation, de bassesse morale, ce criminalité férocement consciente ! […] Cette stupéfiante affaire est une des pages les plus profondément honteuses qui ternisse l’histoire du peuple français ».

Gaston Moch, qui avait échangé des lettres avec Alfred Dreyfus durant son incarcération, le reverra avec une émotion partagée lorsque celui-ci aura recouvré la liberté. Approuvant son combat pour la réhabilitation,  il  lui communiquera, trois ans plus tard, des informations sur les progrès de l’enquête de la Cour de cassation. Leurs épouses se fréquenteront. Les Carnets de Dreyfus portent la trace de leur amitié.

 

L’Armée d’une démocratie

 

En novembre 1898, sous la pression du sénat, Freycinet, ministre de la Guerre, engage des poursuites contre l’auteur et l’éditeur de la publication de L’Armée contre la nation, recueil d’articles parus dans L’Aurore, dénonciation en règle de l’incompétence et des turpitudes de certains officiers faite au titre d’un patriotisme populaire. L’auteur, Urbain Gohier, éditorialiste aux côtés de Georges Clemenceau, polémiste révolutionnaires, avait publié l’année précédente chez Stock une brochure, L’Armée Nouvelle, critiquant le service de trois ans et préconisant un système de milice populaire. Un second pamphlet, « L’armée de Condé », dénonçant la présence massive parmi les officiers de l’armée française des descendants des émigrés qui avaient pris les armes contre la France révolutionnaire, était paru en juillet 1898 dans la Revue Blanche. Alexandre Natanson, poursuivi en tant qu’éditeur, fait appel à Gaston Moch pour valider techniquement la proposition de Gohier. 

Moch livre une série d’articles sous un titre d’appel: « La réduction du service militaire». Son analyse du système militaire est sèche et objective, comme les traités de logique de Benda, issu lui aussi d’une grande école d’ingénieurs, et se différencie des analyses vibrantes de Blum et de Péguy qui voisinent dans la revue. Débutant par l’étude du  « rôle de l’armée dans la nation », il écarte la fonction de conquête dont la barbarie n’est plus soutenable, et minimise les missions de maintien de l’ordre et d’éducation : « Le régiment éducateur est une erreur pédagogique, comme le soldat laboureur est une erreur économique. Que le soldat, à la caserne, ne soit que soldat : il y a temps pour tout. ». Moch ne se départit de sa froideur que lorsqu’il traite de l’esprit militaire:

 

En somme, cet esprit militaire, dans lequel certains voient le salut du pays, est un esprit de caste, reposant parfois sur des idées très futiles, et présentant de nombreux et graves dangers. Si cette séparation morale entre l’armée et la nation existait encore, il faudrait viser à la faire disparaître.

L’esprit qui doit animer nos soldats, n’est qu’une des manifestations de l’esprit civique ; disons qu’il en est la forme militaire […].

Or, ce sentiment, encore une fois, les hommes doivent en être imbus depuis longtemps au moment où on les incorpore. C’est pendant leur enfance qu’il doit leur être inculqué. Un peuple qui ne parviendrait pas à ce résultat devrait renoncer à être jamais digne de la liberté.

 

Les parties suivantes portent sur « l’organisation militaire démocratique », la durée du service et l’instruction militaire. Moch  démontre que la loi qui fixe la durée du service à trois ans est tournée par l’octroi de dérogations erratiques et la multiplication des emplois parasites. La durée doit correspondre au minimum nécessaire à l’instruction compte tenu du grade et de l’arme. Un service uniforme de deux ans, alors à l’étude, ne constituerait qu’une étape, celui d’un an lui paraît invraisemblable et hybride. Il préconise donc une armée soigneusement instruite et préparée à tous égards en vue de la défense nationale, et dans laquelle la durée du service militaire est réduite, pour chaque arme ou service, au minimum nécessaire et suffisant pour assurer cette préparation, qu’il baptise milice.

Le procès de L’Armée contre la nation se conclut par un acquittement après un remarquable plaidoyer d’Albert Clemenceau.  Dans une lettre à la baronne autrichienne Bertha. von Suttner envoyée le jour même, Moch s’en réjouit et annonce qu’il met la dernière main au livre dans lequel il complète ses articles sur l’armée et à un autre dont on parlera plus loin. Il lui donne un titre qui exprime bien sa vision : L’Armée d’une démocratie. Fried, pacifiste ami de Moch, traduit son livre et le publie l’année suivante à Berlin avec le soutien du parti social-démocrate dont les leaders, Liebknecht et Bebel, préconisent aussi pour leur pays une armée de milice.

L’année suivante, Moch reprend sa démonstration dans le journal de Jaurès,  La Petite République, en adaptant son argumentation à des lecteurs socialistes. Il donne sa définition du patriotisme : « vouloir une patrie prospère et libre, respectée dans son indépendance et respectueuse de l’indépendance des autres » et propose comme objectif de disposer du « maximum de puissance défensive au prix du minimum de charges militaires ». Il fait une propagande intensive au cours de trente et une conférences, et les réunit dans un ouvrage, La Réforme militaire, vive la Milice publié par la Librairie Bellais contrôlée par Lucien Herr qui refuse à Péguy une édition commune avec les Cahiers de la quinzaine.

Pourtant, le débat sur une vraie modernisation de l’armée est enterré avec la nomination  comme ministre de la guerre de Galliffet, officier de cavalerie, qui s’empresse de déclarer « l’incident » de l’affaire Dreyfus clos. Son successeur, le général André, polytechnicien, se contente après lui de procéder à des mutations pour placer des officiers républicains. Le capitaine Jibé (pseudonyme de Mordacq), breveté d’état-major, publie en 1905 L’Armée nouvelleCe qu’elle pense, ce qu’elle veut, ouvrage dans lequel il limite ses propositions à des réformes insignifiantes : même le pantalon doit, selon lui,  rester rouge car cette couleur le rend seyant après les combats.

Moch croyait-il vraiment à l’efficacité du système de milice ? Comment le concilier avec la puissance destructrice des armements modernes qu’il connaissait si bien et auquel il n’envisage pas de renoncer ? Il n’y reviendra plus, et une lettre bien postérieure (1927) laisse penser que sa proposition était surtout tactique: «Nous étions à ce moment en pleine Affaire Dreyfus, et quand on avait le malheur de crier : vive la République !  On était proprement assommé au cri de : Vive l’armée ! Il m’a amusé de lancer le cri de : Vive la milice ! Qui signifiait implicitement : à bas l’armée actuelle ! »

Sept ans plus tard, Jaurès, au retour du congrès de l’Internationale socialiste de Stuttgart où il s’est heurté une fois de plus à ses vis-à-vis, évoquera en août 1907 dans un grand discours public la démocratie, les milices et, scandalisant les sociaux démocrates allemands, le recours à l’arbitrage international qu’il bocardait sept ans plus tôt. Il mettra en forme en 1909 sa doctrine dans L’Armée nouvelle, ouvrage monumental, historique et idéologique, développant en détail des analyses et propositions concrètes. Un des objectifs de Jaurès est de réconcilier patriotisme et socialisme. La partie militaire, très bien documentée, justifie une stratégie systématiquement défensive ; construite avec l’assistance d’un groupe d’officier, elle reprend l’analyse de Gaston Moch sans citer son nom ni ses ouvrages, ni, ce qui se comprend mieux, Gohier l’initiateur.

 

Pour la réconciliation franco-allemande avec Strasbourg comme pôle de l’Europe 

 

Depuis plus de vingt ans, l’Alsace et une partie de la Lorraine subissent le régime allemand malgré les protestations renouvelées de leurs représentants. Les autorités françaises n’en disent mot, mais des publications et des enquêtes abordent la question de plus en plus librement au cours du temps.

Fernand de Dartein, né à Strasbourg en 1838, professeur d’architecture à l’Ecole polytechnique, publie, de 1889 à 1899, chez Armand Colin une série de brochures qu’il signe Heimweg : Le régime des passeports ; La question de l’Alsace ; Pensons-y et parlons-en ; La Triple alliance et l’Alsace ; L’Alsace et la paix ; Droit de conquête et plébiscite ; L’Allemagne, la France et l’Alsace. Il analyse le blocage des deux parties qui se font face avec deux logiques inconciliables, essaie de déminer, montre que la paix en Europe est en balance, et affirme le principe selon lequel il revient aux populations de déterminer leur sort. 

Gaston Moch, qui a été son élève, donne un nouveau souffle à sa campagne en publiant  en 1894 chez Ollendorff, sous le pseudonyme de «Patiens», un « essai de politique positive » : L’Alsace-Lorraine devant l’Europe :

 

J’espère qu’on m’épargnera l’accusation de manque de patriotisme. L’objet que je poursuis est bien le retour à la France de ses provinces perdues, mais le retour sans guerre nouvelle, seul garant d’une réconciliation sincère, de la réconciliation nécessaire avec l’Allemagne[...]. Vienne la guerre nous saurons la faire ! Mais, en attendant, qu’on nous permette, non de la fuir, mais de rechercher le moyen de l’éviter honorablement.

 

Comme Heimweg, il s’attache à étayer la thèse française et à décrire l’opposition irréductible des Alsaciens à la germanisation. Il conteste les idées qui ont cours en Allemagne sur le caractère belliqueux des français et sur les avantages de l’annexion. Il observe que les dirigeants allemands sont arrogants, que les sociaux-démocrates, s’ils arrivaient au pouvoir, ne reviendraient pas sur l’annexion dont ils ont autrefois mis en doute le bien-fondé : hostiles à la France, ils prêtent main forte aux manœuvre de l’Empereur en s’efforçant de saper l’alliance franco-russe par le canal de leurs camarades français. Puisque ni la France ni l’Allemagne ne peuvent prendre l’initiative, c’est, selon Moch, aux pays neutres qu’il revient d’intervenir en convoquant un congrès de toutes les nations d’Europe afin d’établir une paix en consultant les habitants. Si, comme il est probable, ceux-ci choisissaient le retour à la France, l’Allemagne aurait droit à une compensation financière, et les deux pays conviendraient d’une réduction des forces militaires stationnées dans une zone neutralisée et mettraient en place un système de traitement arbitral des litiges appuyant leur alliance économique.

Franz Wirth, président de la Société de la paix de Francfort, ayant défendu, l’année suivante, dans une brochure : L’Alsace et la France, le statut quo. Gaston Moch fait paraître dans L’Art et la vie, la Revue de Paris, la Revue bleue, la Revue internationale de sociologie une réfutation point par point dont il diffuse 85 000 exemplaires en France, 10 000 en traduction en Allemagne, d’autres en Italie. Il insiste sur la nécessité d’une réconciliation sincère des deux pays et les modalités générales qui s’imposent en toute hypothèse : traité d’amitié, alliance militaire défensive. Il suggère la création à Strasbourg d’une université franco-allemande « destinée à rendre l’Alsace à sa mission naturelle d’intermédiaire et de trait d’union entre les deux grandes civilisations de l’Europe centrale ». Des cartes montrent l’Alsace au centre d’une zone démilitarisée dont les frontières sont déterminées par le résultat d’un référendum d’autodétermination.

Malgré les réticences des protestants français « amis de la paix » qui n’apprécient pas que l’on bouscule le ronronnement des congrès, celui-ci parvient à mettre le problème de l’Alsace-Lorraine sur la table. Au Congrès de la paix de Hambourg d’août 1897, les Français osent pour la première fois aborder ouvertement le sujet interdit, et plusieurs intervenants extérieurs appuient leur tentative de dialogue. Chef de file vénérable, Passy conclut par un beau discours sur la réconciliation.

Pour enfoncer le clou, Gaston Moch publie aux Editions de la Revue Blanche en juillet 1899, un livre couplant ses écrits à ceux de Moritz von Egidy, colonel de la cavalerie allemande. Le titre : L’Ere sans violence relève de l’idéalisme allemand, tandis que le sous-titre en petits caractères : Révision du traité de Francfort lui appartient. Les textes du colonel prussien incluent une conférence faite en 1897 sur la stratégie de la paix et sur les voies à suivre par les Sociétés de la paix. L’auteur s’adresse à l’empereur :        

 

Qu’on démantèle Metz et Strasbourg, et les Français seront désarmés. Qu’on fasse de l’Alsace-Lorraine un pays indépendant, et les Français seront tranquilles. Si l’Empereur savait comme il est puissant, et s’il faisait agir sa puissance dans la bonne direction, il deviendrait pour l’Humanité entière, ce qu’il aspire tant à être : le Bienfaiteur !

 

Gaston Moch raconte qu’au congrès des Sociétés de la paix de Hambourg, Egidy tint, en aparté, une réunion privée entre Français, Allemands et Etrangers ; un adversaire y parla de la désagrégation de l’Allemagne qui suivrait une concession sur l’Alsace-Lorraine puisque les Danois, les Polonais en demanderaient autant. Egidy répondit : « Mais justement mon bon monsieur ; c’est justement ce qu’il faut. Il faut que nous soyons débarrassés de ces gens là. Ce n’est que quand nous serons débarrassés, que l’Empire allemand deviendra enfin un empire allemand ».

L’ère sans violence, publication jugée par beaucoup comme scandaleuse,sort dans la discrétion. Robert Dreyfus, germaniste libéral, fait un bel éloge d’Egidy dans le numéro du 15 juillet 1899 de la Revue Blanche, ne mentionnant le livre signé par Moch « en collaboration posthume » que dans une note. Le Cri de Paris publie un simple placard, Blum ne lui consacre aucune chronique, Jaurès « si humain, si patriotique, et si élevé, si raisonnable » écrit Dreyfus en conclusion, n’en fait cependant pas état. Les anarchistes sont on ne peut plus réservés envers des officiers.

 

Publié dans La PAIX et l'ARMEE

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