La géopolitique pacifiste de d'Estournelles de Constant

Publié le par Paul-Henri Bourrelier

 

Par Verdiana Grossi*

Le visionnaire de la géopolitique

D'Estournelles de Constant perçoit clairement que les nouveaux centres géopolitiques émergents, à la fin du XIXe siècle, sont les États-Unis d'Amérique, l'Australie et la montée du « péril jaune » représenté par la main-d'œuvre à meilleur marché de la Chine, ce qui avait poussé les États-Unis et l'Australie à lui fermer leurs portes. Il lance un avertissement au public sur les dangers économiques et politiques que ces nouvelles puissances émergentes représentent, et il utilise les concepts de « péril américain » et de « péril jaune » afin de démontrer que l'Europe devrait jouer un rôle moteur dans le monde, un rôle de conciliation et de civilisation plutôt qu'un rôle de conquête et de domination.

En tant que penseur indépendant, il tente de gagner le soutien des citoyens d'autres pays européens mais aussi des Américains qui pourraient devenir des alliés dans son projet de constitution d'un réseau pacifique d'hommes de bonne volonté. En subordonnant au nouvel ordre juridique tous les États émergents du monde, il serait possible de créer une nouvelle forme de relations internationales fondées sur le recours au droit international, et en particulier à se saisir de la cour ou du tribunal, pour empêcher que les Etats soient en état permanent de guerre.

 

Les Conférences de La Haye

Les conditions de la nomination de D'Estournelles de Constant au poste de délégué de la France sont révélées par ses notes personnelles. Il agit en acteur indépendant afin de mettre en pratique ses principes pacifiques. Et c'est pour lui une revanche de revenir à la charge par un autre biais que la diplomatie : « En tout cas, je me suis désolidarisé du gouvernement de mon pays, sauf à La Haye où c'est de Staël qui m'a fait nommer, et non Delcassé ! en 1899; et où j'ai eu la joie de contribuer à entraîner mon Gouvernement malgré lui. »

Le 13 mai 1899, D'Estournelles tente de suggérer à son gouvernement le rôle que la France devrait jouer dans les relations internationales, en échafaudant, à l'instigation du ministère des Affaires étrangères, un Comité permanent de conciliation. Embarrassé, le ministre des Affaires étrangères Delcassé estime le projet trop dangereux. D'Estournelles fait preuve ici de courage en réintégrant la délégation française à La Haye, mais il se rendra aussi bientôt compte de la superficialité et de la méfiance des divers milieux diplomatiques et politiques représentés à La Haye. Les résultats des deux Conférences seront décevants. Néanmoins, pour D'Estournelles, le bilan n'est pas si négatif puisqu'il sera nommé arbitre auprès de la Cour arbitrale; et il entamera une série de conférences afin de faire connaître au public l'oeuvre de La Haye dans son pays: à Marseille et à Lyon, et en Suisse à Genève en 1900, puis, en 1901, à Nancy, Bordeaux, Agen, Toulouse, Budapest et Vienne, et finalement aux États-Unis en 1902. Là, il rencontrera le président Théodore Roosevelt, et relatera le but et le résultat de cette visite dans une lettre adressée à son amie la baronne Bertha von Suttner: « je suis allé en bonne partie aux Etats-Unis (sic) pour révéler à Roosevelt le grand rôle qu'il pourrait jouer dans la politique universelle en face de l'abdication de l'esprit libéral en Europe. Je lui ai tout dit et il a tout compris. J'ai dit: vous êtes un danger ou une espérance pour le monde selon que vous irez vers la conquête ou l'arbitrage, vers la violence ou la justice, on croit que vous penchez du côté de la violence, prouvez le contraire. Comment ? En donnant la vie à la cour de La Haye. »

Il espérait que la France et les Etats-Unis deviendraient les gardiens de la justice internationale et les éducateurs de l'opinion publique; c'est du moins ce qu'il expose dans son discours à Chicago sur « la coopération de la France et des États-Unis dans le passé et dans l'avenir ». Les espoirs de D'Estournelles de Constant en la personne du président Roosevelt en tant que champion potentiel de la justice et du libéralisme semblèrent pour un temps fondés. En effet, au printemps 1902, Théodore Roosevelt, sous l'impulsion de D'Estournelles de Constant, soumit à la Cour internationale de justice la dispute de frontières qui opposait son pays au Mexique. En réalité, d'Estournelles tentait de poser les fondements d'un rapprochement plus large entre la France et les Etats-Unis d'Amérique.

Il ne cessera de travailler à l'élaboration de ce lien, et acceptera d'être le promoteur de la Fondation Carnegie en Europe dont il sera le président du bureau européen.

 

Le Comité de défense des Intérêts nationaux et de conciliation Internationale

Le pouvoir de l'argent et la façon dont cet argent est investi inquiètent D'Estournelles de Constant. Il relève l'exode des capitaux français, le dépeuplement du pays, l'émergence de congrégations religieuses, « agents de dépopulation et d'appauvrissement », qui ne font qu'accentuer une mauvaise gestion des ressources du pays.

D'Estournelles estimait que « les filles issues de milieux aisés qui ne se marient pas versent leur fortune au couvent qui les reverse à Rome ».

Le 1er février 1901, D'Estournelles de Constant fait paraître une lettre-circulaire dans laquelle il explique que, de retour en France depuis six ans, il a constaté le péril de la concurrence et la nécessité de se redresser, de s'unir afin de faciliter le rapprochement des diverses institutions nationales telles que: l'Académie de médecine; les ministères des Travaux publics, du Commerce, de l'Agriculture, de l'Instruction publique; l'Institut, les universités, les universités populaires; les chambres de commerce; les bourses du travail; ainsi que les corps de métiers tels que les négociants, les employés, les producteurs, les hôteliers, etc. Il souhaite leur insuffler la conscience de la solidarité qui permettrait au pays de mettre en œuvre une organisation méthodique de ses ressources agricoles et industrielles, ainsi qu'une valorisation de ses infrastructures.

D'Estournelles avait sans doute observé depuis plusieurs années la croissance spectaculaire de deux nouveaux États. Il en craignait la concurrence économique aussi bien au niveau national qu'européen : pourquoi la France devait-elle persister à poursuivre une politique coloniale lourde de conséquences au niveau national ? Ne conviendrait-il pas d'indiquer dans les grandes lignes les principaux axes d'une meilleure politique de mise en valeur des ressources qui font la richesse d'un pays?

Pourquoi des citoyens ne pourraient-ils pas jouer un rôle de trait d'union entre les divers milieux ?

D'après lui, la Conciliation ne serait pas une organisation qui entrerait en concurrence avec les sociétés de paix et d'arbitrage. Au contraire, elle devait séduire par le pragmatisme de son programme, et attirer toutes les personnes de haut rang qui jouent un rôle particulier dans la société et qui sont prêtes à s'engager. La Conciliation comporterait des personnalités qui pourraient mettre leurs talents au service de la nation. D'autre part, il serait accordé une attention particulière aux relations que la France allait entretenir avec ses voisins et avec l'étranger.

Le 11 mars 1901, D'Estournelles de Constant lance le programme ambitieux .d'un Comité de défense des intérêts nationaux et d'organisation des relations internationales, fondé sur la conciliation et l'entente. Il en définit clairement les objectifs, les moyens et les buts dans un article paru dans Le Temps du 10 mars. Il s'agit  de « développer la prospérité nationale en favorisant les relations internationales », et d'organiser ces bonnes relations sur une base durable. Afin d'y parvenir, il convient notamment d'éduquer l'opinion publique, de rectifier les informations tendancieuses, de favoriser les publications, les conférences, les échanges de visites internationales entre missions, de favoriser la pratique des langues étrangères, les échanges d'écoliers, le placement des jeunes à l'étranger, les expéditions scientifiques, les bourses de voyages, ainsi que de créer une Maison de l'étranger à Paris. À travers son organisation, d'Estournelles parvient à réunir l'élite intellectuelle du pays, comme le démontre la présence, au sein du Conseil de direction, de personnalités telles que Henri Bergson, membre de, l'Institut, Ernest Lavisse et Sully Prudhomme, de l'Académie française, le peintre Claude Monet ou l'explorateur Auguste Pavie, ainsi que de nombreux professeurs tels que Paul Vidal de La Blache, de la Sorbonne. ou André Weiss, de la Faculté de droit. Mais aussi des personnalités comme le peintre Eugène Carrière, aussi appelé « le Rodin de la peinture », auquel sera confiée la tâche de réaliser une médaille symbole de la conciliation.

En ce qui concerne le volet étranger de l'organisation, D'Estournelîes envisage de créer des groupes nationaux dans de nombreux pays d'Europe et d'Amérique: l'Allemagne, l'Argentine, l'Autriche-Hongrie, la Belgique, le Danemark, l'Espagne, les États-Unis, la Grande-Bretagne, la Grèce, l'Italie, le japon, la Norvège, les Pays-Bas, la Roumanie, la Russie, la Suède et la Suisse.

Il est intéressant de relever que, parmi les présidents des sections étrangères de la Conciliation internationale, figurent aussi des futurs prix Nobel de la paix tels que le Suisse Élie Ducommun, secrétaire honoraire du Bureau de la paix (1902); le journaliste italien Ernesto Teodoro Moneta (1907); le ministre d'État belge Auguste Beernaert (1909), avec lequel D'Estournelles de Constant aura l'honneur de partager le prix Nobel; le ministre d'État néerlandais, Tobias Asser (1911) et Henri La Fontaine, sénateur socialiste belge (1913). Il y figure aussi l'explorateur norvégien Fridtjof Nansen (1922), qui, après la Première Guerre mondiale, sera l'un des principaux artisans de l'Office international des réfugiés dont le passeport apatride porte son nom. Cela prouve l'étendue du réseau informel de D'Estournelles de Constant, son intuition à associer des hommes qui, potentiellement, pouvaient servir sa cause et la favoriser.

La Conciliation représente dans la carrière de D'Estournelles le couronnement d'un projet personnel ambitieux, reposant essentiellement sur un réseau de relations interpersonnelles qui tendait à réunir pour mieux servir la même cause. Quant à ses interventions au Sénat, elles iront toutes dans le même sens : favoriser le budget de l'instruction publique et des travaux publics, aux dépens du budget consacré à la défense nationale, et réglementer les dépenses navales.

Malgré tous ses efforts, rien ne pourra empêcher la crise de juillet 1914 et l'éclatement de la Première Guerre mondiale.

 

*Note

Le texte ci-dessus est extrait de l’article de Verdiana Grossi pour un recueil sur les prix Nobel de pensée française. Nous remercions la conférencière d'avoir évoqué d’Estournelles de Constant (1822-1924), député (1895-1904) puis sénateur (de 1904 à sa mort), au cours du colloque tenu dans le cadre du sénat, dans la salle Clemenceau. L’analyse des actions de d’Estournelles comme celles de Gaston Moch montre très bien comment ils faisaient converger leur patriotisme (ils ne cédaient en rien sur ce plan aux nationalistes, simplement ils étaient plus lucides) et leur idéal de paix : réconciliation pour Moch, conciliation pour d’Estournelles, le mot est identique.

Rappelons que la délégation française à la Conférence de La Haye était conduite par Léon Bourgeois, ancien président du Conseil, radical, promoteur du solidarisme, qui sera aussi couronné par le prix Nobel.  L’hostilité de Delcassé, ministre des Affaires étrangères à la démarche de La Haye est dans sa logique d’expansion colonialiste aventureuse (il est responsable de l’équipée de Fachoda). Dans une autre logique (la guerre est produite par la capitalisme), Jaurès se moque aussi  de la délégation française à La Haye. PHB

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