Les polytechniciens et l'affaire Dreyfus

Publié le par Paul-Henri Bourrelier

Intervention de Hubert Lévy-Lambert, ancien élève de l’Ecole Polytechnique, président du directoire de la SIIC Paref


A l’occasion du centenaire de l’Affaire Dreyfus en 1994, mon épouse, amie d’une petite-fille du Capitaine Dreyfus, m’a donné l’idée de faire une recherche sur les relations entre les Polytechniciens et l’Affaire. Curieusement, malgré la pléthore de publications parues sur l’Affaire depuis cent ans et malgré l’appartenance à l’X d’un grand nombre de protagonistes de l’Affaire et notamment la plupart des ministres de la guerre, généraux et officiers de l’Armée Française, une telle étude n’avait jamais été faite. Mieux, l’association des anciens élèves de l’X n’avait jamais publié le moindre article sur l’Affaire.

J’ai donc été amené à dépouiller de nombreux livres et articles sur l’Affaire, pour essayer d’y retrouver les Polytechniciens concernés et de déterminer leur rôle et leur parti pris. Le Bicentenaire de l’X célébré en grande pompe en 1994 a fort heureusement facilité ma tâche en publiant opportunément un annuaire rétrospectif intégral des anciens élèves de l’X depuis sa fondation par la Convention en 1794.

J’ai ainsi répertorié près de 150 X qui avaient trempé de près ou de loin dans l’Affaire. Malheureusement, la plupart d’entre eux et non des moindres, étaient du mauvais côté !

A tout seigneur, tout honneur : sur les 15 ministères de la Guerre qui se sont succédés entre 1888 et 1909 (les cabinets duraient peu à l’époque !), 9 étaient tenus par des X : Freycinet (46) [1] (2 fois), Mercier (52), Zurlinden (56) (2 fois), Cavaignac (72) (2 fois), Krantz (68), André (57).  Tous étaient des généraux sauf Freycinet (ingénieur des mines) et Cavaignac (ingénieur des ponts). Mais, civils et militaires étaient tous farouchement antidreyfusards, à l’exception du général Krantz, ministre un mois en 1899, qui réintègre Georges Duruy [2] (mais suspend Emile Mayer [3] !) et du général André, qui réintègre Picquart en 1900 après de longues hésitations.

Dans les rangs de l’armée, les X favorables à Dreyfus sont peu nombreux. Parmi les 7 membres du conseil de guerre de Rennes en 1899, tous X, seul le colonel Jouaust (58), président et le commandant Breon (66), votent pour Dreyfus. Jouaust est aussitôt mis à la retraite ! Parmi les autres X militaires, on citera par ordre alphabétique le lieutenant Charles Brunot (77), le capitaine Julien Carvallo (83), témoins de la défense à Rennes, le lieutenant William Chaplin (87), mis en inactivité pour avoir adressé une lettre de félicitations à Zola en 1898, le chef d’escadron Joseph Ducros (73), les commandants Alfred Galopin (71) et Gaston Hartmann (72), et le général (cr) Hippolyte Sebert (58) témoins de la défense.

En dehors de l’armée, les X dreyfusards sont un peu plus nombreux : Jules Andrade (76), professeur à Rennes, suspendu pour avoir écrit : « je plains de tout mon cœur le camarade Mercier », Claude Bernard (82), ingénieur des mines, qui réfute la thèse de Bertillon, Gaston Moch (78), dont il est beaucoup question dans ce colloque, Maurice d’Ocagne (80), professeur de mécanique à l’X, qui témoigne avec Painlevé, Henri Poincaré (73), ingénieur des mines, qui réfute la thèse de Bertillon, Marcel Prévost (82), ingénieur de tabacs et écrivain, l’un des premiers dreyfusards. Parmi les professeurs à l’X, on citera aussi Georges Duruy, professeur d’histoire, suspendu pour avoir écrit un article dans le Figaro « Pour la Justice » et Paul Painlevé, professeur de mécanique, qui lit la thèse de Poincaré à Rennes.

La crainte des représailles a conduit beaucoup de condisciples de Dreyfus à se réfugier dans l’abstention, ce qui peut se comprendre car les sanctions contre les dreyfusards ont été effectivement brutales. Certains ont toutefois poussé le bouchon un peu loin et fait preuve d’une grande lâcheté, comme Jacques Hadamard, cousin de Lucie Dreyfus, qui prétend en 1899, dans une vaine tentative pour être nommé professeur à l’X, n’avoir rencontré Dreyfus que le jour de son mariage ! Il sera néanmoins nommé professeur d’analyse à l’X 12 ans après. Last but not least, le nom de Dreyfus est enlevé de l’annuaire des anciens élèves de l’X dès 1894, pour n’y réapparaitre qu’en 1907 !

Ceux qui veulent avoir plus de détails sur les X et l’Affaire peuvent consulter la Jaune et la Rouge de janvier 1995 (pp 50-61) et de décembre 2006 (pp 60-65) et le bulletin de la Sabix d’avril 2008 (pp 64-91).

 


[1]  Les nombres entre parenthèses indiquent le millésime de la promotion des intéressés à l’X. Dreyfus était X 78.

[2] Georges Duruy, professeur d’histoire à l’X, avait été suspendu par François Toulza (57), commandant l’X, pour avoir écrit en avril 1899 un article dans le Figaro intitulé « Pour la justice et pour l’armée ». Il est réintégré par Krantz après une interpellation de Freycinet à la Chambre par le député Jules Gouzy (52).

[3] Le capitaine Emile Mayer (71), camarade de promotion et ami du maréchal Foch, est mis d’office en inactivité avec retrait d’emploi en 1899. Il sera réintégré en 1906 par le général Picquart et deviendra jusqu’à sa mort en 1938 le fidèle correspondant et « mentor » du général de Gaulle.



Publié dans La PAIX et l'ARMEE

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