Léon Blum, naissance de l'homme d'Etat

Publié le par Paul-Henri Bourrelier

par Paul-Henri Bourrelier

RESUME

Paul-Henri Bourrelier présente les cinq engagements progressifs de Léon Blum entre vingt et trente trois ans :

- en juillet 1892 par son premier article à la Revue Blanche, « Les progrès de l’apolitique en France » qui mérite de retenir l’attention  pour son sujet − pourquoi la jeunesse se détourne-t-elle de la politique? −, pour sa dédicace voyante au député Maurice Barrès, pour sa remarque finale que l’anarchisme pourrait être majoritaire en France.

- en avril 1894 lorsqu’il prend la position exposée de gérant de la Revue Blanche qui s’implique en politique alors que les lois dites scélérates réprimant les anarchistes ont fait disparaître toutes les revues sympathisantes ; il multiplie alors ses collaborations à la revue..

- à l’automne 1897 quand Lucien Herr le jette dans le combat dreyfusard pour lequel il effectue des démarches, et écrit, sous le pseudonyme d’ « un juriste » deux articles ; le second réclamant l’abolition des lois scélérates l’associe dans une plaquette à couverture rouge à Francis de Pressensé et Emile Pouget anarcho-syndicaliste.

- au début de l’année 1900 lorsque, disciple de Herr et de Jaurès, il analyse les résultats du congrès de l’unification socialiste, exprimant sa confiance, et qu’il presse le gouvernement de Waldeck-Rousseau d’imposer la  laïcité dans l’enseignement.

- en 1904-1905 lorsqu’il contribue à la création de L’Humanité dont il dirige la page culturelle avec les intellectuels de la Revue Blanche, disparue l’année précédente, et organise le retrait de ceux-ci un an plus tard.

A ces cinq rendez-vous Blum n’a pas tergiversé pour prendre des responsabilités quand il y avait urgence, il a côtoyé toutes les composantes de la gauche, mais ne s’est jamais considéré comme engagé dans une carrière politique. Aussi s’est-il chaque fois dégagé dès que possible, et la dernière fois en principe définitivement. Paradoxalement, il s’est enrichi d’une expérience exceptionnelle, non seulement dans la compréhension des tensions de la gauche, du pouvoir d’un leader comme Jaurès, mais aussi en s’exposant et en forgeant une dialectique du rassemblement qu’il utilisera plus tard.


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TEXTE
Léon Blum a déjà quarante cinq ans lorsqu’il prononce, le 31 juillet 1917, pour le troisième anniversaire de l’assassinat de Jaurès, le discours soigneusement préparé qui l’installe comme leader du parti. Il avait cessé tout militantisme actif pendant les douze années précédentes, ayant apparemment définitivement opté pour une carrière de haut fonctionnaire et mettant ses ambitions dans sa production littéraire, panachage gratifiant expérimenté alors par Claudel. On est donc tenté de croire que sa vie antérieure avait été dédiée aux délices de la belle époque dans le giron magique de la Revue Blanche, et au moment de l’affaire Dreyfus à un engagement citoyen, militant, ardent mais modeste, à l’ombre du grand Jaurès. Pourtant, change-t-on subitement de voie sans l’avoir prémédité ? Précoce et courageux, Blum a-il pu, jusqu’à trente trois ans, se satisfaire d’être un bon exécutant, un esthète observateur ?  Comment expliquer l’ascendant qu’il va exercer sur un entourage de politiciens retors et d’anciens combattants rescapés de la guerre s’il avait pour uniques bagages vingt-cinq ans de dilettantisme et de fonction publique auxquelles son stage final de deux ans au poste de directeur de cabinet de Marcel Sembat, ministre plus remarquable par sa culture que par son efficacité gouvernementale, n’avait pas apporté grand chose ?

Je me propose de montrer que la réalité a été plus riche : de vingt à trente-trois ans, Léon Blum a vécu une période formatrice intense, s’est frotté aux milieux politiques les plus divers, a pris des risques et beaucoup appris jusqu’au moment où un échec et le choix qu’il considérait comme définitif d’une vocation l’a conduit à se retirer de la politique active.

 

Quatre années dorées dans les cercles littéraires

 

Brillamment admis à l’Ecole normale supérieure, Léon Blum en est exclu au bout d’une année pour sa dissipation et son évidente absence de vocation. Il n’a, semble-t-il, jamais envisagé de devenir enseignant, et ses goûts le portent, comme beaucoup de ses condisciples, vers la vie littéraire. Il fournit des vers à Pierre Louÿs qui lance en 1891 une petite revue de poésie, La Conque où il côtoie André Gide, Paul Valéry et Marcel Drouin, puis passe au Banquet créé par Fernand Gregh, Marcel Proust, Daniel Halévy et Robert Dreyfus, auquel il livre quelques vers et essais, et entre à la Revue Blanche créée par les trois frères Natanson, descendants d’une grande famille d’intellectuels polonais, un an avant qu’elle absorbe Le Banquet au milieu de l’année 1893.

Lucien Muhlfeld, qui y règne en cumulant les fonctions de gérant et de secrétaire de rédaction, l’a en effet appelé à venir grossir les rangs de la petite équipe, majoritairement juive, groupée autour de lui. La Revue Blanche s’est donnée pour mission de révéler les talents littéraires, dramatiques et artistiques des jeunes gens de sa génération. Muhlfeld n’a pas l’intention d’étendre le champ de la publication à la politique et accueille chaleureusement en juillet 1892 ce nouveau collaborateur qui lui propose un premier article sur le « dégoût de la politique ».

En fait, l’auteur de cet article, intitulé « Les Progrès de l’Apolitique en France », regrette la désaffection de la jeunesse dont il analyse l’individualisme qu’il rapproche avec une ironie amusée de la mode de l’anarchisme : « Les incidents récents donnent du piquant à cette pensée que l’immense majorité des citoyens français est anarchiste sans le savoir ». Ainsi s’éclaire sa dédicace ostensible au député de la seconde circonscription de Nancy, Maurice Barrès dont il admire sans réserves Un homme libre pour son style et son contenu. Or Barrès, porté par la vague boulangiste, avait exploité sans scrupules l’antisémitisme de la population lorraine pour de faire élire. Alexandre Natanson directeur d’une revue dont les rédacteurs sont presque tous Juifs, craignant que le dédicataire accueille mal un hommage en provenant, suggère à Blum de solliciter son accord. En réponse, Barrès donne au jeune homme une leçon de bonnes manières et s’amuse à lui faire transmettre son affection aux Natanson. Les relations amicales qui se nouent entre maître et disciple resteront condescendantes.

Blum a ainsi réussi une entrée remarquée même si son texte reste l’exercice rhétorique d’un étudiant très doué. Dans les quinze mois qui suivent, il exerce un talent analytique subtil dans plusieurs essais (article nécrologique sur Renan, déclamation mélancolique, « fragments » sur la gloire, la prière, et l’espérance, doctrine esthétique sur « Le goût classique »), et trois récits d’idylles adolescentes inabouties. Il y manque cependant les coups de griffe qui sont le piment nécessaire de cette littérature.

Le jeune homme est piloté pas à pas par son ami Muhlfeld, de deux ans son aîné qui essaie de le corriger de cette faiblesse : « Tu aimes trop l’intelligence. Et tu l’aimes mal » . Dandy, il se soucie peu des agacements qu’il suscite, de la part de Proust par exemple qui le ressent comme un concurrent en mondanités, et de Romain Rolland qui souffre d’être méconnu.. Ami des dirigeants, mais prenant ses distances envers Mallarmé et manifestant peu d’intérêt pour la peinture, il reste à l’écart de ce qui les passionne.

 

La crise de 1894 : le courage d’assumer

 

La crise anarchiste provoque en 1894 une véritable mutation de la Revue Blanche et de la position de Blum dans son cercle.

Depuis les « incidents » auxquels Blum avait fait allusion dans son  premier article, les attentats anarchistes étaient allés crescendo : Ravachol, délinquant qui a su se draper dans l’attitude d’un adversaire d’une société pourrie, a été encensé par les revues symbolistes. Après son exécution, d’autres exaltés, plus purs mais de ce fait considérés comme plus dangereux, multiplient les gestes spectaculaires. Paniqué par la bombe de Vaillant à la Chambre, le parlement vote en décembre 1893 deux lois qui transforment en délit l’expression d’opinions anarchistes. La répression s’abat sur les milieux anarchistes sans distinction entre ceux - la majorité - qui ne font qu’exprimer des vues souvent idéalistes ou utopiques prônant une société sans hiérarchie et sans mandats électoraux, et ceux qui, par impatience ou par exaspération, passent à des actes violents. Des arrestations en masse ont lieu et la police prépare pour le mois d’Août un procès dans lequel elle fait l’amalgame entre des délinquants de droit commun et des prévenus pour délit d’opinion. Une troisième loi, votée en hâte en juillet, parachève l’arsenal.

Dans ce contexte, les revues anarchistes cessent de paraître ; leurs directeurs (Pouget pour Le Père Peinard, Zo d’Axa pour L’Endehors, Jean Grave pour La Révolte) et leurs gérants, responsables pénalement, ont pris la fuite à l’étranger ou  ils ont été arrêtés. Quelques numéros sont encore imprimés à la sauvette jusqu’en février 1894 grâce au dévouement de correspondants comme Fénéon. Quant aux revue littéraires, elles oublient vite leur égarement momentané, se sabordant (c’est le cas des Entretiens politiques et littéraires de Vielé-Griffin, Régnier, Adam et Lazare) ou virant au conservatisme (La Plume, L’Ermitage, Le Mercure de France)

En décembre 1893, sans justification claire − pour se distinguer ou par un sursaut civique −, les patrons de la Revue Blanche qui ne s’était guère manifestée jusque-là, décident de réagir à contre-courant en instaurant une chronique politique (sous pseudonyme par prudence) et des séries d’articles comme ceux de la « Critique des mœurs » que le bouillonnant Paul Adam avait commencé à publier dans les Entretiens. Barrucand, libertaire notoire, est intronisé. Le numéro de mars s’achève par des « Notes de février » anonymes, deux pages très violentes de Fénéon qui débute abruptement : « Les sciences sociales sont : la philosophie, la sociologie, l’économie politique et la chimie. » La suite, à l’avenant, est dans le style des appels à l’action publiés par Fénéon dans les dernières des revues anarchistes qui ont réussi à paraître.

Coup de théâtre, dans le numéro du mois suivant, Léon Blum figure en tant que gérant, caution devant la justice. Muhlfeld a-t-il  pris peur, a-t-il démissionné de ce poste exposé − et en même temps de celui de secrétaire de rédaction −, pour exprimer son désaccord devant le virage et la publication de ce texte incendiaire qui lui a sans douté été imposée? Les frères Natanson avaient-il engagé la première étape de son remplacement par Fénéon à la direction de la rédaction ?

Aucune explication ne filtre, d’autant plus que, sur ces entrefaites, Fénéon est arrêté, mis au secret ; une perquisition découvre dans son bureau du ministère de la guerre des ingrédients propres à la fabrication d’une bombe ; on le suspecte, avec de bonnes raisons, d’avoir récupéré l’arsenal du dernier auteur d’un attentat, Emile Henry. Devenu l’accusé vedette du procès collectif dit « des Trente », il est soutenu par Thadée Natanson qui fait appel comme avocat à Demange qui sera quelques mois plus tard le défenseur de Dreyfus, et mobilise Mallarmé comme témoin. Acquitté de justesse, Fénéon prend en janvier 1905 les commandes de la rédaction et signe avec son ami Barrucand, sous le sceau du gérant Léon Blum, dans la continuité de ses « Notes de février », une chronique libertaire intitulée Passim.

   Au cours de cette année de crise si décisive, Léon Blum, tout en continuant à publier des récits sentimentaux, instaure une « Critique de Sport » avec Tristan Bernard qui rédigeait depuis un an Le Chasseur de Chevelures, annexe décapante de la Revue Blanche ; A propos du sport, il flirte avec le darwinisme dont il inverse la formule en  « Life for Struggle », c’est-à-dire : « la vie est faite pour se battre », qu’il met ostensiblement en exergue. Il inaugure la série des « Nouvelles conversations avec Eckermann », réflexion sur le microcosme de la société cultivée sous la forme d’un pastiche qui met Goethe en scène. Il assume aussi la chronique des revues qu’il ouvre en rapportant en janvier et février plusieurs débats sur les projets de société anarchiste ; sans prendre parti  il montre le déballage désordonné et sans doute irréaliste des idées qui circulent entre les publications ; dans les numéros suivants, il déplore le conservatisme de Brunetière à la tête de la Revue des deux mondes et il exprime sa déception devant les premières livraisons de la Revue de Paris.

            Juridiquement responsable d’une publication devenue porteuse d’esprit libertaire, il est aussi devenu un rédacteur omniprésent.

            Comment apprécier ce qu’il faut bien appeler un engagement ? Lorsqu’il accepte d’assumer la gérance de la revue à un moment critique, Blum ne recherche semble-t-il ni avantage ni perspective d’emploi − la preuve est qu’il cèdera cette gérance aussitôt que possible et qu’il  la taira tant et si bien qu’elle a échappé aux biographes. Il est tout simplement à l’unisson des Natanson envers lesquels il  fait preuve de solidarité et de confiance, et comme eux de courage et de cohérence car il doit logiquement accepter les risques de implication politique de la revue qu’il a approuvée. Sans aucun doute est-il , avant tout, choqué par les atteintes à la liberté d’opinion et des menaces pour la démocratie. Il le dira quelques années plus tard dans une brochure dont on reparlera :

 

…..Mais je n’ai pu chasser de ma mémoire ces matins de juillet 1894 où dans les journaux, dans l’Officiel, nous cherchions avec angoisse si la Chambre avait osé aller jusqu’au bout, si elle n’avait pas eu tout d’un coup l’écœurement de son ouvrage, si elle n’avait pas retrouvé devant quelque absurdité trop énorme ou quelque atrocité trop sauvage, cinq minutes de conscience et de courage. Quelle fièvre ! J’ai des haines et des amitiés silencieuses qui datent de ces jours là….

 

S’il a, comme l’ensemble des rédacteurs et la direction, un souverain mépris pour les dirigeants du parti opportuniste, il n’est pas, plus qu’eux, séduit par les théories anarchistes qu’il juge incurablement naïves. Il n’y a pas de signes de complicité entre lui, Fénéon et les amis de celui-ci ; libéré de la tutelle de Muhlfeld avec lequel il reste en bon termes, il se lie d’amitié avec trois autres pilier de la revue qui expriment leurs convictions sous le couvert d’un humour décapant : Tristan Bernard, Jules Renard et Romain Coolus. Il ne les accompagne toutefois pas dans l’opération d’humour noir reflétant l’ambiance nihiliste de l’heure, la publication de NIB formule inventée par Toulouse-Lautrec; peut-être est-il même choqué par les pamphlets antimilitaristes de Tolstoï que la revue publie avec la traduction de Fred Natanson.

C’est aussi à cette époque qu’il renoue avec Lucien Herr, le bibliothécaire socialiste de l’Ecole normale de la rue d’Ulm qui assiste Lavisse à la direction de la Revue de Paris nouvellement créée : la rencontre, trop opportune pour être fortuite, appartient à la catégorie des petits événements qui font l’histoire.

En cette année 1894, les positions sont encore confuses, souvent contradictoires : dans son numéro d’avril 1894, cautionné pour la première fois par Léon Blum, la Revue Blanche publie un chapitre du livre de Bernard Lazare sur l’antisémitisme, livre dont Drumont se servira dans ses campagnes obsessionnelles. Sous la plume de Pierre Veber, compère de Tristan Bernard, la rédaction de la revue, qui accueille des anarchistes dont le credo est le refus du parlementarisme, rejette Barrès pour l’attaque tous azimuts de sa pièce Une journée parlementaire.

Virtuose de l’ambiguïté, l’écrivain se présente alors devant les électeurs parisiens sous l’étiquette socialiste qu’il s’attribue ;  homme libre, libertaire aux yeux des jeunes, il dose la xénophobie et l’antisémitisme selon les circonstances. Prenant, quatre mois plus tard, la direction rédactionnelle de La Cocarde, il y réunit les extrêmes : Maurras et des nationalistes y côtoient quelques hommes de gauche comme Eugène Fournière, fourvoyés ou acquiesçant à la xénophobie racoleuse des éditoriaux, et Muhlfeld qui cherche peut-être une planche de salut après son éviction de la direction de la Revue Blanche. Encore quatre mois, et il effectue un dérapage caractéristique et calculé en usant des formules les plus stigmatisantes pour décrire la dégradation de Dreyfus, cérémonie devant laquelle Fénéon relève « le noble spectacle de l’immobilité servile des uns et de la fureur lyncheuse des autres ». 

Blum ne s’est pas laissé entraîner à La Cocarde, mais il se tait sur cette dérive raciale ; il a déjà laissé passer en juillet un méchant article sur le sémitisme, signé de Paul Adam qui avait naguère accompagné Barrès dans sa campagne en Lorraine.

Pourchassés, les anarchistes, sous l’impulsion notamment de Pouget, décident de se rabattre sur les seules associations  alors reconnues comme légales, les syndicats. Ils les contamineront de leur opposition aux partis, à celui de Guesde tout particulièrement détestable à leurs yeux, privilégiant la voie des actions et négociations sans intermédiaire, rendant impossible une social-démocratie française. Cette décision capitale va remodeler le visage de la gauche et aura les répercussions qui se font sentir aujourd’hui encore :

 

 

L’affaire Dreyfus 

 

Un an après ce premier plongeon politique, si formateur pour le novice qu’il était jusque-là, Blum peut céder sa place de gérant dans un climat apaisé par une amnistie, prendre en mains la chronique des livres, se marier, mener une vie mondaine et préparer le concours du conseil d’Etat. Reçu, il va acquérir une compétence juridique et une expérience administrative précieuses.

A l’automne 1897, il est rattrapé par l’affaire Dreyfus et son combat dans lequel il est précipité par Lucien Herr.

Cette affaire, d’autres, à la Revue Blanche, l’ont vu venir : Fénéon tout d’abord, comme on l’a indiqué ; les Natanson, en contact avec Lévy-Bruhl, Joseph Reinach et d’autres Juifs en éveil. Alexandre a adjoint à la Revue Blanche, au début de l’année, un hebdomadaire destiné à dénoncer les abus,  Le Cri de Paris. Cette parution remet en selle Jacques Saint Cère, un journaliste juif venu d’Allemagne, victime d’un lynchage antisémite et nationaliste, et confie une double page centrale au dessinateur anarchiste Hermann-Paul.

Blum a perdu tout contact avec Pierre Louÿs, antidreyfusard passionné, et s’est fâché l’année précédente avec Lucien Muhlfeld avec lequel il avait précédemment éconduit Bernard Lazare venu à la Revue Blanche leur parler de Dreyfus. Conservant, contrairement à beaucoup de ses collègues de la revue, son admiration pour Barrès, il exprime, dans sa chronique du 15 novembre, quelques objections sur les thèses antirépublicaines de son dernier roman, Les Déracinés. Ses yeux se décillent enfin lorsque Barrès, après une démarche de sa part, refuse en décembre de signer une pétition en faveur de Zola. Ultime tentative, dans le numéro du 1er janvier 1898, Blum s’adresse à lui dans une « Conversation avec Eckermann » pathétique où Goethe reprend les termes mêmes employés par Barrès : « Je n’apporte pas une solution mais une discussion […] C’est un grand défaut français et normalien de vouloir que celui qui pose les données d’un problème fournisse en même temps la solution ». Revenant sur Les Déracinés, Goethe, se proclamant lui-même un déraciné, tente de le convaincre que le resserrement des liens qui nous assujettissent à la terre et aux coutumes de nos ancêtres n’apporte que des obstacles aux changements nécessaires :

 

……Non je ne puis m’attacher aux formes usées et mortelles de la vie. Ce n’est pas là ce que je veux avoir de commun avec nos pères. Ce que je veux partager avec eux c’est l’amour de la Vie, de la Vérité et de la Raison. Il faut se mettre en harmonie avec les lois profondes de l’Univers et non  pas avec les préjugés et les habitudes qui en voilent le véritable sens. Il faut chercher ce qui est la vérité de notre caractère et de notre temps comme nos pères l’ont fait, eux aussi, pour leur temps à eux. Il faut réaliser ce qui est juste dans notre moment de l’humanité.

 

Barrès répondra par un article de dérision cinglante sur les intellectuels dans L’Echo de Paris du 1er février.

Désormais, Blum sera uniquement entouré de dreyfusards ardents, et il fera la navette  entre le foyer qu’est la Revue Blanche rue Laffitte, et le PC de Péguy rue Cujas et autres lieux où se réunit l’escouade des normaliens mobilisée par Lucien Herr. Les réunions de chaque soir dans les bureaux de la revue sont décrites dans les Souvenirs sur l’Affaire qu’il rédigera de mémoire, peu avant d’exercer le pouvoir en 1936.

Le collectif de la Revue Blanche est constitué des trois frères Natanson qui se partagent le commandement, Alexandre impulsif et autoritaire, Thadée qui répand son activisme dans divers réseaux, et Fred, encore novice ; Fénéon, le plus souvent penché sur sa table, maître de l’agencement des numéros, passeur d’anarchistes furtifs ; Octave Mirbeau tonitruant et aux écrits percutants, devenu l’un des piliers ; plus irréguliers, : Jules Renard et Tristan Bernard, Quillard et Herold, anciens chartistes, dreyfusards érudits et passionnés, les anciens rédacteurs du Banquet qui naviguent plus volontiers dans les salons ; et aussi des individualistes originaux comme Victor Barrucand. D’autres rédacteurs envoient leurs articles par courrier et passent occasionnellement : tels Péguy, Ajalbert, Gohier, trois révoltés qui livrent les textes les plus violents, ou Julien Benda et Paul Louis qui apportent un ton original, ou encore des anciens comme Théodore Duret, Paul Adam, Gustave Kahn qui trouve le moyen de se  singulariser en célébrant, à la synagogue, son mariage civil déjà ancien. Quelques auteurs qui ne sont pas engagés se font plus rares, pour finir par s’éclipser, comme Remy de Gourmont et Jules de Gaultier, ou sont temporairement frappés d’interdit comme Alphonse Allais.

Les locaux voisins du théâtre de l’Oeuvre animé par Aurélien Lugné Poe, et du théâtre des Pantins de Franc-Nohain servent aussi pour les conciliabules, la propagande, les manifestations à l’occasion de représentations de pièces comme celles de Bjœrnson, de Romain Rolland ou de Jarry.

Lucien Herr succède à Mallarmé comme inspirateur de la Revue Blanche ; une  « Protestation » d’une tenue exceptionnelle est rédigée avec sa participation ; il donne son congé à Barrès par une retentissante lettre ouverte, et fait entrer Péguy, Simiand, Le Dantec et d’autres jeunes normaliens à la revue, tout en appuyant la constitution de la Ligue des droits de l’homme.

Cependant, Léon Blum, magistrat débutant dans une haute institution administrative, est tenu à la discrétion : il ne signe par la pétition préparée en commun et publiée par  L’Aurore et quelques autres journaux alors que, massivement, la rédaction de la revue, Fénéon et l’ami Mirbeau en tête, puis les Natanson − et même Gide, horrifié par Les Déracinés, sous l’influence de sa  famille protestante et de Blum −  apposent leur nom.

Lorsque Zola est condamné, c’est  sous le pseudonyme de « Un juriste », qu’il livre dans le numéro du 1er mars un article véhément dans qui relève une à une les révélations du procès et prononce un réquisitoire implacable.

En avril Blum présente deux romans qui lui permettent de déborder sur l’actualité en exprimant son admiration pour les attitudes des auteurs : Paris de Zola et Les plus forts de Clemenceau. Par la suite il participe à la chronique « Histoire, sociétés, gouvernements » animée par Albert Métin, qui avait écrit dans la revue les premiers articles sur le socialisme à l’étranger, et VictorBarrucand, l’ami de Fénéon, en présentant dix ouvrages politiques : Ajalbert (Sous le sabre et Les deux justices, Gohier (L’Armée contre la nation et Les Prétoriens et la congrégation), Clemenceau (L’Iniquité et Vers la réparation), Jaurès (Action socialiste), Reinach (Le Crépuscule des traîtres), Moch (L’Armée d’une démocratie) et un collectif anonyme piloté par Simiand (Histoire des variations de l’état major).

 

Sa contribution la plus significative au combat dreyfusard est cependant une dénonciation vigoureuse des « lois scélérates » publiée sous le même pseudonyme le 1er juillet. Elle est complétée dans le numéro suivant par un article d’Emile Pouget sur « l’application des lois d’exception de 1893-1894 ». Le 15 janvier 1899, un  article double de Francis de Pressensé :« Notre loi des suspects » et de Pouget qui conserve son précédent titre, complètent cette première salve.

Les Editions de la Revue Blanche regroupent alors les textes des trois auteurs dans une plaquette, Les Lois scélérates sous couverture rouge.

Pourquoi Blum a-t-il exhumé une affaire ancienne de quatre ans sur laquelle il était jusque-là resté silencieux ? Cette publication et la réunion de ces trois auteurs aussi disparates est un élément vital du rassemblement du camp dreyfusard qui a besoin de disposer de forces capable de tenir la rue face aux bandes antisémites. Seules les organisations ouvrières, renforcées par les anarchistes et le Parti Socialiste Révolutionnaire de Jean Allemane qui leur est proche et auquel Herr et Andler ont adhéré, le peuvent, puisque le parti socialiste de Guesde, le mieux organisé, a refusé de se mêler de l’Affaire. Sébastien Faure, compagnon de Fénéon, a montré la voie, et la parution du premier article de Pouget prélude au ralliement de celui-ci. En contrepartie de ce pacte, la Revue Blanche engage le fer contre les lois répressives. Dans le même temps, Jaurès publie dans la Revue de Paris, un article dans lequel il assimile le socialisme à la liberté : jamais il n’est allé aussi loin pour tendre la main, aux anarchistes.

Répondant à la force de la nécessité, Léon Blum ne craint pas de rappeler les responsabilités :

 

  …..Dans le débat, ne trouve-t-on pas tous les grands noms de la République opportuniste ? Est-ce que, s’il reste des républicains dans la République, ces hommes-là ne devraient pas pour toujours rester marqués, flétris, honnis ? [...] Mais, j’y pense, ce ministère de la loi de 1894, c’est aussi le ministère de l’affaire Dreyfus. Il a vraiment une belle histoire. Je puis le dire : je n’ai pas attendu l’affaire Dreyfus pour haïr la brutalité, pour détester la réaction, le militarisme, l’autoritarisme, pour demander au gouvernement républicain les libertés de la République. Mais si l’on cherchait bien, ne retrouverait-on pas aujourd’hui dans les mêmes camps toujours les mêmes, - excepté M. Rochefort ?

 

Il vise explicitement Dupuy, président du Conseil, et d’autres politiciens de la majorité opportuniste ; il place le radical Léon Bourgeois devant un choix, passe très vite sur Ludovic Trarieux qui avait été garde des sceaux et rapporteur, et ne nomme pas Joseph Reinach, fidèle gambettiste. Car Bourgeois, promoteur de l’idée solidariste est récupérable, quant aux deux derniers, bêtes noires des anarchistes, ils sont devenus des acteurs clé du camp révisionniste. Siégeant à côté d’eux au comité central de la ligue, Thadée Natanson interviendra pour demander qu’elle réclame l’abrogation des lois. Ce qui lui sera poliment refusé.

Dans ses Souvenirs sur l’Affaire, Blum occultera cette opération menée avec Pouget à ses côtés, comme l’avait été sa gérance de la Revue Blanche aux temps de l’anarchie.

 

L’expérience du militantisme est finalement capital pour Blum : auprès de Lucien Herr, il a appris les règles de la discipline, la dureté des combats, le réalisme des alliances nécessaires. Il a vu Jaurès opérer et a reconnu en lui le grand leader capable de déchiffrer l’histoire, d’élaborer de vastes synthèses, d’enflammer les foules. Il a commencé à appliquer en politique l’outil juridique qui est devenu le sien comme rapporteur du Conseil d’Etat.

 

1900 : la dialectique au service de l’unité socialiste et de la laïcité 

 

A la sortie de crise, Blum se met au service de la stratégie de Lucien Herr qui consiste  à exploiter la victoire pour réaliser l’unité socialiste autour de Jaurès.

Le Congrès Général des Organisations Socialistes  Françaises qui se tient au gymnase Japy en décembre 1899 est, pour les jeunes dreyfusards, une initiation, un choc. Il a été convoqué à la suite du manifeste lancé en juillet 1999 par Guesde, Lafargue et Vaillant pour éliminer Jaurès, coupable de déviations libertaires et de soutien au gouvernement de défense républicaine auquel participe Millerand, socialiste indépendant comme lui. Péguy, que Fénéon (qui déteste Guesde), s’est bien gardé de retenir ou de censurer, a tiré à boulets rouges sur ces adversaires dans quatre chroniques somptueuses, trois accolant dans leur titre le mot  « crise » à « parti socialiste », la dernière intitulée : « Le ravage et la réparation ».

Les séances du Congrès sont mouvementées. L’ordre du jour donne d’abord l’avantage à Guesde qui l’emporte au premier acte. Au second, il doit concéder à Jaurès une motion unitaire qui contredit la première Au troisième, Guesde fait voter la décision de placer les parlementaires socialistes et leurs publications dans la presse sous le contrôle de son appareil. Pour un observateur comme Daniel Halévy, Guesde a gagné, cela ne fait aucun doute. Péguy ne supporte pas que Jaurès et ses partisans soient contraints de se soumettre à une censure contraire aux principes révolutionnaires de la liberté.

Dans le numéro du 15 décembre de la Revue Blanche, Victor Barrucand remplace Péguy et expose que les doctrinaires blanquistes et guesdistes qui prétendaient représenter la Révolution sociale avaient du reconnaître l’autre courant du socialisme, celui des indépendants, des transformistes et des syndicats ouvriers prônant l’action efficace dans les faits quotidiens ? La masse des congressistes, « qui dans son ensemble était peuple » a fait prévaloir par un véritable miracle « la nécessité d’une entente active et la subordination des théories ». 

Léon Blum défend le dernier point de vue unitaire de Herr  dans des « Réflexions sur le Congrès socialiste » qu’il signe de son nom dans le numéro du premier janvier 1900.  Rappelant que Jaurès demande depuis un an « la création d’une constituante qui ramenât l’union parmi les sectes divisées et donnât enfin une constitution au parti », et  « le manifeste fameux d’excommunication hautaine » lancé par Guesde et Vaillant, il livre d’entrée de jeu ses conclusions :

 

Le Congrès a donc été réuni pour faire l’Union et il l’a faite. Toute la question est de savoir s’il l’a faite durable et sincère. Certains le nient ; pour moi, je le crois. Les débats du Congrès se sont prolongés durant douze séances consécutives ; ils ont été parfois violents, souvent confus. Et à lire les analyses des journaux ou même le compte rendu sténographique, on s’étonnera que de ces moments d’agitation désordonnée ait pu sortir autre chose qu’un compromis apparent et précaire, mais bien l’organisation et la paix. Ce mystère s’explique par une raison bien simple, c’est que l’union avant d’être votée était faite. C’est que, sur toutes les questions graves, l’accord était réalisé entre les socialistes, et qu’on ne divise pas indéfiniment un grand parti avec des rancunes ou des jalousies.

 

Les dix pages suivantes constituent un déminage systématique de toutes les controverses pour réduire les fractures une à une. Blum soutient que Guesde et la majorité des délégués ont admis le changement apporté par la participation de Millerand au Gouvernement, participation qu’il qualifie même d’acte révolutionnaire que l’histoire renouvellera.  Lisons attentivement ce passage central,  étonnant et prémonitoire, dans lequel Blum positionne Millerand, Guesde et Jaurès en préconisant l’instauration d’un centre gauche tampon :

 

M. Millerand est un excellent avocat, un orateur très distingué et, paraît-il un tacticien parlementaire incomparable. Ce n’est pas lui pourtant qui disputera à M Guesde sa gloire d’apostolat moral, son rayonnement prophétique, son auréole d’apôtre évangélisant les foules. Ce n’est pas lui, non plus, qui a vu clair le premier dans l’affaire Dreyfus, qui par le prestige du courage civique, par la force de la vérité, a imposé aux masses prolétariennes l’ascendant de sa supériorité morale.  Dans l’affaire Dreyfus, M. Millerand a été, tout comme M. Guesde, un « calculateur ». Enfin ce n’est pas M. Millerand, enclin par éducation et par nature aux transactions utiles […] qui contestera à M. Guesde, dans la cité socialiste enfin achevée, la gloire et la suprématie. M Millerand, hier, aujourd’hui ou demain, aura déserté spontanément le socialisme révolutionnaire. Il fallait en expulser Jaurès.

C’est dans ce but qu’on a imaginé et répandu complaisamment cette distinction un peu hâtive entre socialistes révolutionnaires et réformistes. MM Millerand, Jaurès, Viviani une fois rejetés dans le parti de la Réforme, on ne voit pas en effet qui aurait disputé à M. Guesde la première place. Je ne suis pas de ceux qui, a priori, redoutent une semblable division. Limitée à M Millerand, et peut-être à M. Viviani, elle eût peut-être, dès à présent, été féconde et efficace. Tôt ou tard, il se formera  entre les partis bourgeois et le parti socialiste, un groupe intermédiaire, destiné à faciliter la propagande, à amortir les choses, à pratiquer d’avance l’ensemble des progrès compatibles avec les formes actuelles de la propriété […] Cette action est indispensable et elle peut être très grande. L’absurdité est d’avoir voulu la réserver à M. Jaurès.

Voilà la faute malveillante et jalouse dans son origine, qui a créé avant et pendant le Congrès tant de trouble et de colère. […] Mais MM Guesde et Vaillant comprirent cependant assez vite que, pour l’essentiel, ils n’avaient pas calculé juste. Expulser M. Jaurès du parti était une entreprise impossible.

 

La frontière entre les révolutionnaires et les autres étant déplacée, la distinction entre révolutionnaires et acte révolutionnaire étant faite, la dramaturgie décrite par Blum s’apparente aux combats homériques entre les héros antiques tandis que le chœur des militants compte les points et acclame à la fin les valeureux combattants réunis dans une apothéose unitaire finale.

Quant à l’organisation, Blum omet d’évoquer la question de la censure des publications, et incite le futur parti à former des spécialistes. En fin d’article, il expédie en quelques lignes un parallèle entre les imperfections des institutions et celles de la théorie, relativisant au passage l’outil du marxisme,  pour faire l’éloge de l’expérience et de l’action :

 

On ne peut attendre pour agir que toutes les conditions de l’action parfaite soient réalisées. Pas plus qu’on ne peut attendre d’avoir fixé dans une forme définitive et incontestable les principes théoriques qui servent de base à l’action.

Nul n’ignore, parmi les socialistes réfléchis, que la métaphysique de Marx est médiocre, nul n’ignore que sa doctrine économique rompt une de ses mailles chaque jour. Je le sais ; je sais aussi que la doctrine, en se renouvelant, demeurera toujours incertaine. Mais l’action, pas plus que la science, pas plus que la vie, n’a besoin de principes philosophiques certains. Comme elles sont par elles-mêmes le durable et le certain, elles peuvent s’édifier sur l’instable. Ce n’est pas là du scepticisme. Au contraire, le véritable scepticisme serait de croire que les obscurités de la pensée spéculative peuvent vicier l’expérience et l’action.

 

La signature du « Juriste » revient pour la dernière fois dans le numéro du 1er avril au bas d’un texte  intitulé « L’Article 7 » qui est une vive incitation au gouvernement de Waldeck-Rousseau de reprendre à son compte un projet de loi, naguère rejeté par le sénat, interdisant aux congrégations d’enseigner. L’argumentation très serrée, démontre que le projet alors avancé par le ministre de l’instruction publique est « chétif » et beaucoup moins robuste juridiquement que le dispositif de l’article 7. Le président du Conseil intégrera effectivement celui-ci dans la loi phare de juillet 1901 autorisant les associations ; juriste hors pair, il a, de cette façon habile, levé l’obstacle qui avait depuis deux décennies, empêché le vote d’une loi essentielle à la modernisation de la société civile. Blum a aussi, par son article, diffusé sous forme de plaquette par la Société Nouvelle de Librairie et d’éditions, donné le coup d’envoi  à l’instauration de la laïcité qui va nourrir le débat parlementaire et les opérations gouvernementales jusqu’au vote de la loi de 1905.

En février Blum signe sa dernière chronique des livres de la Revue Blanche et, en accord avec la direction, transmet la plume à André Gide qui appelle à ses côtés Henri Ghéon et Marcel Drouin, son ami depuis l’époque de La Conque et maintenant beau-frère ; normalien agrégé de philosophie, ancien dreyfusard, ce dernier deviendra le principal responsable de la chronique lorsque, un an plus tard, Gide s’esquivera.

Sous le pseudonyme de F. Daveillans, François Simiand, autre lieutenant de Herr, succède à Péguy comme chroniqueur politique de la Revue Blanche et devient le gardien imperturbable de la ligne d’appui à Jaurès et au gouvernement. Ce brillant sociologue, disciple de Durkheim, spécialisé dans l’interface avec l’économie, a une vocation de travail universitaire et limite ses chroniques à des analyses et des notations assez brèves.

La Revue Blanche  ouvre ses numéros à Octave Mirbeau tout comme aux révolutionnaires anarchistes, à la sensibilité marxiste de Paul Louis qui tient une très large place par sa remarquable chronique géopolitique, aux socialistes proches du centre, indépendants ou inclassables comme Eugène Fournière, Maxime Leroy, Alexandre Varenne ainsi qu’Alexandre Millerand. Les documents sociologiques abondent, mais on ne parle guère de réformes, non pas qu’on les refuse en tant qu’étape d’une révolution non violente comme l’a exposé Léon Blum, mais parce que les radicaux les incluent dans une doctrine du solidarisme qui écarte une telle  perspective. On n’invoque pas plus la lutte des classes qui appartient à un  vocabulaire marxiste considéré comme dépassé. La conviction commune est qu’une solution véritable passera par un transfert de la propriété des moyens de production à la collectivité, et cela, au terme d’une longue évolution de la majorité des pays industriels.

Gardant ses attaches à la Revue Blanche, Blum accompagne Jaurès et participe à la direction de la Société nouvelle de librairie et d’édition constituée à l’été 1899 pour assurer le sauvetage de la librairie Bellais gérée par Péguy. Celui-ci abandonne la société en fin d’année, crée les Cahiers de la quinzaine, et entre rapidement dans un conflit consternant avec un conseil de cinq administrateurs constitué, autour de Herr, par Blum, Simiand, Roques et Bourgin. Péguy conserve des relations relativement courtoises avec Blum. Celui-ci milite dès lors dans le groupe de l’unité socialiste qu’il a représenté au Congrès Japy, dispensant un enseignement à l’université populaire Mouffetard.

Le jeune auditeur au conseil d’Etat apprend son métier et mène une vie sociale active, portant, comme les membres de ces deux cercles, un intérêt très vif au théâtre. Blum est véritablement passionné par la comédie de mœurs qui, un peu plus que les pièces de boulevard ou le vaudeville, exprime les attentes sociales des contemporains, notamment des femmes. Ainsi s’explique l’admiration et l’amitié fervente qu’il porte à Georges de Porto-Riche, un auteur qui a innové dix ans plus tôt dans ce domaine que certains qualifient de théâtre juif.

 

1901 : examen de conscience et synthèse personnelle

 

Au tournant des années 1900 et 1901, ayant pris le temps de réfléchir sur les enseignements de l’Affaire,  Blum ajoute deux  épisodes des « Nouvelles conversations avec Eckermann », achevant ainsi  la série des sept feuilletons publiés en 1894-1895 et en 1898. Il fusionne l’ensemble avec les chroniques et essais qu’il a signés depuis 1893 pour constituer le volume, encore anonyme, des Nouvelles conversations de Goethe avec Eckermann, diffusé par les Editions de la Revue Blanche en mars 1901. Cette opération rédactionnelle est exceptionnelle en ce sens qu’elle donne une unité à des fragments rédigés durant huit ans dans un contexte qui a connu des rebondissements spectaculaires, une crise de la société, une maturation de l’auteur. Pour appuyer la fiction et accentuer l’actualité politique, les épisodes sont datés de juillet 1897 à septembre 1900, incluant ainsi les échos des moments chauds de l’affaire Dreyfus, et s’achevant au moment du congrès socialiste qui voit l’éclatement du parti. Les remaniements de style qui accentuent le caractère dialogué et les abréviations respectent l’esprit des textes originaux, tandis que la sélection reflète l’importance que Blum leur attribue avec le recul du temps.

Blum se dédouble entre le jeune Eckermann, son personnage juvénile, et le vieux Goethe, son modèle idéalisé, se répondant en miroir. Les propos sont tenus depuis l’Allemagne, ce qui accroît l’effet de distanciation et d’élévation morale, recherché dès le premier feuilleton ; la tonalité littéraire dominante est renforcée par l’insertion de passages des chronique des livres, alors que les textes d’actualité politique signés du juriste ne sont pas intégrés.

Les acteurs majeurs du drame qui vient de se jouer, Zola, Anatole France, Clemenceau, Jaurès, Barrès sont introduits dans les dialogues de façon naturelle par les critiques de leurs livres mis dans la bouche de Goethe. Contrairement à ce qui est souvent affirmé, Blum et ses collègues de la Revue Blanche n’ont pas attendu l’affaire Dreyfus pour encenser non seulement France mais aussi Zola. Observant Clemenceau, « cet homme le plus  bassement, le plus faussement calomnié de ce temps »,  Blum-Goethe souligne qu’il a surtout été ému par l’aspect moral de l’Affaire, plus exactement « la moralité d’un peuple hésitant devant la plus paradoxale de toutes les crises de l’histoire ». A propos d’Action socialiste, recueil de textes de Jaurès, composé et édité par « des jeunes gens pleins d’intelligence, de dévouement et de modestie » (principalement Péguy qu’il ne nomme pas) à la librairie Bellais, Goethe reprend le constat de Blum que le leader politique a « consciemment ou non, toujours été socialiste ».

Blum  incorpore intégralement, à la date du 22 novembre 1897, la « Nouvelle conversation » publiée en janvier 1898 qui est, comme on l’a vu, un dialogue entre Barrès et Goethe, mais il donne le dernier mot à Goethe, par l’annonce d’une lettre ultime, avertissant son interlocuteur des dangers qu’il court à trop faire prévaloir le collectif sur l’individuel :

 

Mais vous, Barrès, quand vous voulez, par-dessus les individus, fortifier la vie collective, je sais bien où vous en viendrez malgré vous ; vous ne  consoliderez que des formes, vous établirez la tyrannie des formes politiques […] Vous adorerez des formes déjà vieillies quand on les conçoit, symboles flétris d’une réalité morte.

Vous sacrifierez tout à une bonne police. C’est trop brutal et trop facile quand on doit être du côté des forts.

 

            L’éducation constitue pour Blum un levier fondamental. Il dénonce les déformations imputables au milieu familial et avance l’idée radicale de soustraire les enfants à cette influence. Comme le déracinement, c’est, selon lui, une déchirure douloureuse mais nécessaire.

 

Par quelle aberration peut-on prétendre que chaque père soit le maître de son enfant ? Quiconque aura porté là-dessus sa pensée le reconnaîtra avec moi : tous les enfants sont à la nature, à l’humanité ; tous les enfants sont à tous les hommes [...]. Ce que nous devons avoir en vue dans l’éducation, ce n’est pas du tout nos enfants, mais qu’un jour tous ces enfants devenus grands seront les gérants responsables de cette terre [...]. Il ne faut pas nous attacher trop à ces enfants dont la vie est d’un autre âge, sera guidée par d’autres règles, cheminera vers d’autres fins. Ou bien ils en pâtiront, ou bien nous-mêmes. L’alternative est rigoureuse : leur liberté sera blessée ou notre amour.

 

Le raccourci chronologique fait apparaître implicitement l’évolution idéologique de Blum vers le socialisme. Le 4 janvier, c’est en socialiste que Goethe rend compte, abrégeant et rendant plus incisif encore l’article de Blum,  du Congrès Japy auquel il est allé assister ; ainsi, à la question d’Eckermann sur l’animosité de Guesde à l’égard de Jaurès, la réponse est cette fois sans détour :

 

Rancune politiques, dit Goethe : l’unité socialiste, dont Jaurès s’est fait le promoteur, devrait absorber l’organisation particulière où Guesde est maître absolu. Rancune et jalousie personnelle :Guesde tient à son rayonnement prophétique, à son auréole de saint  évangélisant les foules, mais cette auréole est devenue pâle auprès du génie de Jaurès ; d’autre part c’est Jaurès qui a vu clair le premier dans l’affaire Dreyfus…

 

            Le Congrès socialiste de 1900 et « la dissidence » de Guesde sont commentés en un paragraphe par Goethe le 29 septembre : « Tout cela sera fini dans deux ans. On ne lutte pas contre les nécessités de l’histoire ».

Blum traite enfin la question de l’antisémitisme et de la place des Juifs en France dans la dernière des « Nouvelles conversations » publiée en feuilleton par la Revue Blanche quelques semaines avant le livre, en mars 1901. C’est certainement le sujet qu’il a les plus hésité à aborder. Eckermann, le jeune Blum, se fait tancer par Goethe qui, avec le recul permis par l’âge,  exprime une ferme confiance sur l’intégration des Juifs dans la société française :

 

Que craignez-vous, dit Goethe, une Saint-Barthélemy des Juifs ? Ce souvenir est tragique, mais il ne m’épouvante nullement. A cette époque, la moitié de la France était protestante, et aujourd’hui les Juifs ne forment pas la cinq centième partie du peuple français ; ce n’est pas assez pour que chaque chrétien ait à portée de la main un Juif à détester, et peut-être à dépouiller. Dans un tel état, on ne peut créer la haine que par des moyens artificiels, et elle reste théorique et vaine. N’oubliez pas non plus que les sémites sont, presque en totalité, groupés dans les grandes villes. Or les ouvriers des villes ne se laisseront pas aisément fanatiser par des fables absurdes, et d’ailleurs ils se méfient beaucoup plus des antisémites que des Juifs.

-       Vous n’admettez donc pas que l’antisémitisme puisse devenir dangereux.

-       Si, en Pologne, en Galicie, ou en Roumanie, à Alger même si vous voulez ; mais pas en France.

 

L’assurance affichée par Blum est partagée par la rédaction de la Revue Blanche, notamment Gustave Kahn et Julien Benda.  Les Juifs doivent, dit cependant Goethe au jeune Eckermann faire preuve de discernement : ils ont trop privilégié les carrières dans la fonction publique au détriment de leur contribution aux activités productives :

 

Trop de Juifs s’étaient précipités à la fois dans les fonctions publiques ; il n’est pas mauvais qu’ils s’en écartent, fût-ce à leur corps défendant ; l’état de fonctionnaire s’adaptait mal à leur race. Ils contractaient aisément l’habitude d’une morgue sèche, impeccable et concentrée qui rebutait. D’autre part on réservait pour cette carrière tous les jeunes gens bien doués, ce qui constitue une pratique absurde. Les dons supérieurs de l’intelligence sont nécessaires au marchand, à l’industriel, au boutiquier, dans toutes les carrières où l’homme dépend de lui seul et porte seul le poids de ses résolutions ; ils ne sont d’aucun service au bureaucrate, civil ou militaire. Pour réussir dans les fonctions publiques, il suffit précisément de ces qualités moyennes de docilité, d’exactitude et de modestie que l’on réserve aujourd’hui pour la boutique ou pour l’atelier.

 

Dans le même temps, Léon Blum rédige pour la Bibliothèque socialiste de la Société nouvelle de librairie et d’éditions un ouvrage en deux volumes : Les congrès ouvriers et socialistes français. C’est une analyse des congrès tenus depuis 1876 par les embryons puis les branches socialistes avec leurs avatars, ainsi que par les fédérations des bourses du travail et des syndicats depuis 1886. Cette imbrication inattendue traduit-elle le souhait, non exprimé dans le « Réflexions sur le Congrès, de les rapprocher ?

C’est sans commentaires que le résumé du Congrès Japy indique (enfin) que «  La résolution organisait d’autre part le contrôle de la presse et des élus. Il devait être formé un groupe parlementaire unique. »

L’ouvrage se poursuit par les congrès de l’année 1900 jusqu’à celui de l’ensemble des organisations socialistes, ouvert le 28 septembre à la salle Wagram. Briand, allié de Jaurès, révèle ses talents de manoeuvrier en faisant voter une motion procédurale qui enlève la majorité au Parti Ouvrier de Guesde et à ses alliés. Des altercations s’ensuivent aboutissant à la sortie des guesdistes. Le congrès se termine par le vote d’une résolution sur l’unité, tandis que les guesdistes réunis salle du Globe votent parallèlement une résolution comparable. Le parti socialiste se retrouve divisé en deux clans. Néanmoins, relatant ces faits, Léon Blum conclut par une phrase qui est l’écho de la prophétie de Zola sur la vérité.  «  En dépit des fautes, des rancunes, des violences, l’unité socialiste était en marche ».

 

 

La fondation de L’Humanité et le retrait des intellectuels

 

Les Nouvelles conversations s’achèvent par un échange sur l’avenir. Goethe estime que la spécialisation ne permettra plus aux savants de maîtriser l’ensemble des domaines ; seuls certains critiques dotés d’une capacité de lecture et d’une vision exceptionnelles pourront brasser assez de connaissances pour être des inspirateurs de l’humanité future. Goethe, citant l’exemple d’un ethnologue allemand,, évoque « des hommes de la race de Herder », dénomination sous laquelle Blum a voulu désigner Lucien Herr. Le lecteur comprend en même temps que tel n’est pas l’avenir proposé par Goethe au jeune Eckermann, aux dons plus modestes.

De fait, Léon Blum revient en 1903 à la critique littéraire. La Revue Blanche ayant cessé de paraître en avril, il collabore, pour les livres à la revue Le Gil Blas qui cherche à faire peau neuve, et pour le théâtre à La Renaissance latine. Il voit quasiment tous les jours Porto-Riche et l’actrice Simone et amasse méthodiquement des matériaux pour le livre qu’il publiera en 1907 sur Le Mariage. Comme ses nombreux amis devenus auteurs à succès, il écrit une pièce.

Il ne manifeste plus aucun activisme sur le plan politique : ainsi, il ne donne aucune suite à sa brochure sur l’article 7, laissant Paul Grunebaum-Ballin, son grand ami au Conseil d’Etat, apporter un appui érudit à Aristide Briand et à Francis de Pressensé qui se mettent en vedette. Le long article qu’il rédige sur les élections qui vont avoir lieu en mai 1902, pour lesquelles il a  décliné la proposition de Jaurès de se présenter, est d’une grande neutralité et il ne proteste pas lorsque la Revue de Paris ne le publie pas. En deux ans, il produit en tout et pour tout un seul document engagé: une série d’articles publiés à la fin de l’année par La Petite République sur les monopoles qui ont une vocation de service public. Comme en témoignera son fils Robert : « L’atmosphère du foyer, chez nous, n’était pas celle du socialisme vécu, de la quotidienneté militante. L’amitié avec Jaurès et Herr était perceptible à toute heure. Mais pas l’engagement politique » La description qu’en fera Thadée Natanson le confirme.

La Petite République, journal dirigée par Benoît Malon, ne répondait plus aux besoins de Jaurès depuis qu’elle s’était déconsidérée par des opérations commerciales douteuses. Avec l’aide de quelques amis comme Herr et Lévy-Bruhl, Blum se mobilise pour rassembler des fonds, les mettre à disposition de son leader et lancer L’Humanité en avril 1904. Jaurès, directeur politique, fixe la ligne et rédige ou bien confie en alternance l’éditorial aux politiciens de son entourage : Briand, Viviani, Rouanet, de Pressensé…, tandis que les affaires du conseil municipal de Paris le sont par Eugène  Fournière, et que l’actualité internationale, si intense avec la victoire japonaise sur la Russie, la révolution russe et la déclaration du Kaiser à Tanger, est traitée par Herr.

Et Blum ? retiré du politique, il s’est réservé les rubriques culturelles ; il recrute une équipe de haut niveau dans laquelle on retrouve beaucoup de normaliens agrégés et d’anciens collaborateurs de la Revue Blanche  qui avait cessé de paraître un an plus tôt: Mirbeau, Jules Renard, Tristan Bernard, Fred Natanson, Georges Lecomte, Jean Ajalbert, ou pour l’art Geffroy, l’éminent défenseur des impressionnistes. Son utopie − donner une large place à la culture élitiste dans un quotidien destiné à conquérir un lectorat populaire en est une − est accueillie par Jaurès avec un enthousiasme qui surprend Jules Renard. Jaurès lui-même, grand visionnaire, trouve sans aucun doute un précieux regain de forces en se retrempant dans ce milieu au sein même de la rédaction de son journal.

Cependant l’unification socialiste voulue depuis plusieurs années se réalise enfin après les épisodes de régression décrits précédemment. Au cours de la réunion de l’Internationale à Amsterdam en juillet 1904. Jaurès est mis en minorité, mais une fois de plus il s’avère impossible de l’exclure. Les sociaux-démocrates, conduits par la délégation allemande, somment les Français de former un parti socialiste unique. Jaurès s’incline et les négociations s’engagent à l’automne sous la domination du parti de Jules Guesde et de son appareil, pour aboutir à la création de la SFIO au printemps. Les statuts affichent un dogmatisme révolutionnaire qui pérennisera la contradiction entre les proclamations des congrès et la réalité de la vie politique. Une partie des parlementaires socialistes indépendants, ne suivent pas.

Les syndicalistes y voient un motif pour consolider leur opposition de toujours, et, l’année suivante, leur congrès, à l’insti

gation d’hommes comme Emile Pouget et Maxime Leroy, autres anciens de la Revue Blanche, adopte la Charte d’Amiens qui grave l’indépendance syndicale dans les tables de la loi et barre la voie à une social-démocratie à la française.

L’Humanité n’a pas été pour Jaurès un soutien déterminant dans ses affrontements. Le journal est au contraire un fardeau car, passée la curiosité qui a fait vendre les premiers numéros, il est loin d’atteindre le niveau de vente de 70.000 exemplaires quotidiens que Jaurès escomptait pour équilibrer les comptes. L’échec commercial résulte de la conception même du quotidien qui avait fait sourire ironiquement les politiciens et créé des tensions entre ceux-ci et les intellectuels, par exemple entre Pressensé et Herr. Les graves difficultés financières qui s’ensuivent obligent à une restructuration.

Ces deux motifs se conjuguent pour inciter les intellectuels, même ceux qui, comme Blum et Herr, adhèrent formellement à la SFIO et gardent intacte leur confiance envers Jaurès, à se retirer et à se consacrer complètement à leur vocation professionnelle. Herr est nerveusement épuisé. Léon Blum organise le repli, assiste à nouveau Jaurès dans la recomposition du capital et orchestre le repli qui n’est pas bien vécu par tous, comme le montrent deux exemples : Charles Andler ressent une profonde déception et ne tardera pas à être la cible du parti et des nationalistes pour sa lucidité envers les sociaux-démocrates allemands. Fournière l’autodidacte compagnon de route, termine sa vie comme enseignant dans de Grandes Ecoles.

Blum ne s’est pas exprimé sur ce retrait collectif des intellectuels. Le sien était implicite antérieurement. On peut se demander s’il a vraiment eu l’illusion que la formule de la première Humanité serait viable. En rassemblant ses collègues dans la page culturelle, peut-être voulait-il rendre à Jaurès le service de répondre à son désir profond de lancer son journal comme l’expression d’une pensée exigeante?

 

Bilan à trente-trois ans

 

Léon Blum a vécu entre vingt et trente-trois ans une expérience politique exceptionnelle qui lui servira douze ans plus tard lorsqu’il surgira en pleine lumière dans le monde politique. Nombre de personnalités de sa génération ont ainsi connu une maturation précoce, interrompue et suivie d’une révélation tardive : Marcel Proust avec lequel dans sa jeunesse il avait beaucoup de traits communs, Paul Valéry et même André Gide, Paul Claudel. Thibaudet avait une expression amusante, il les appelait « les gloires à retardement ».

Son acquis provient de deux foyers rassemblant les intellectuels d’avant-garde : la Revue Blanche avec sa nébuleuse de talents et son esthétique créatrice, et le pôle des normaliens socialistes avec ses chercheurs et ses enseignants et leur rigueur. Un de ses rôles aura été de contribuer à une fécondation mutuelle de ces deux milieux qui avaient initialement toutes raisons de s’ignorer.

Des personnalités éminentes douées pour les grandes visions exprimées par leur  plume comme par leur action politique deviennent ses amis et lui servent de modèles : Maurice Barrès dont il se sépare douloureusement au moment de l’affaire Dreyfus, Lucien Herr et Jean Jaurès. Il admire aussi Georges Clemenceau. L’élection distingue ceux qui font prévaloir la vocation politique. Lui, il se croit plutôt une vocation littéraire, et, après des essais décevants, il devient critique et haut fonctionnaire ; il se classe, comme Herr dans la catégorie des intellectuels, hommes d’influence.

Il est passionné par la réalité sociale, individuelle comme collective, les relations de couple, les rapports hommes/femmes.  Moraliste, juriste, fonctionnaire, il enquête et acquiert une connaissance, rare dans le milieu politique, des rouages administratifs. Dans le jargon actuel, on dirait qu’il devient un expert de la gouvernance publique et privée.

En revanche, il est peu intéressé par les spéculations philosophiques, n’a qu’une pratique minimale des mécanismes financiers et du marché, et accorde peu de crédit aux doctrines économiques, qu’elles soient d’obédience libérale ou marxiste. Sa lacune principale est l’international qu’il laisse à d’autres : Lucien Herr, Charles Andler, Paul Louis, Gaston Moch…

Esprit positif, dès ses premiers écrits, il manifeste une défiance ironique envers le mythe du grand soir, et les utopies anarchistes. .Il partage rapidement avec ses amis socialistes la conviction que le transfert à la collectivité des grands moyens de production et des équipements communs s’imposera à l’avenir pour rendre la société rationnelle et éthiquement tolérable. Il est conscient que c’est un bouleversement et ne craint pas d’affirmer que toute action qui y mène au terme d’un long mûrissement revêt un caractère révolutionnaire.

Il est placé aux premières loges pour observer les difficultés du rassemblement des forces de la gauche ; l’unification des doctrines se révélant impossible dans l’immédiat, il formule dès 1900 une analyse prémonitoire de la stratégie qui pourrait conduire à l’unité d’action, tout en admettant tactiquement, comme l’avait fait Jaurès, des accommodements temporaires. Il perçoit parfaitement, même s’il les nie en déployant toute sa capacité dialectique, les lignes de fracture, leur genèse, et  leur réapparition probable.

Se former, c’est aussi forger son comportement au contact des épreuves. Peu d’hommes politiques ont été aussi constants. Blum compte sur l’intelligence et veut ignorer l’emploi de la violence. Sa silhouette frêle et élégante masque sa fermeté morale. Il fait partie de la catégorie des tempéraments politiques qui ne sont pas des fauves.  Sa méthode chaque fois qu’un obstacle sérieux se présente : prendre de la hauteur. Cette attitude fondée sur le courage peut aller chez lui jusqu’au déni de réalités déplaisantes.

Seule, en définitive, peut déconcerter, durant cette période formatrice, sa démarche en dents de scie, faite d’engagements inopinés suivis de dégagements discrets. Ainsi les rebondissements de la politique – crise anarchiste, affaire Dreyfus, Congrès de l’unification socialiste, naissance de L’Humanité − l’ont-ils conduit périodiquement à franchir la barrière qui sépare l’intellectuel observateur du militant entreprenant. Chaque fois, il  assume simplement et sans hésitation,  s’affirme puis, le résultat acquis ou l’échec avéré, se retire aussitôt qu’il le peut. Dans ses « Réflexions sur le Congrès » il qualifie  Guesde et Millerand de « calculateurs ». Comme Herr et Jaurès, il se refuse à l’être, il ne fait pas carrière, il a la véritable continuité celle des stratèges.

 

Tel était Léon Blum en 1905, tel il se présentera en 1917 pour prendre les commandes de son parti.

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