Paul Louis et la guerre économique

Publié le par Paul-Henri Bourrelier

Communication de Bernard Esambert, ancien conseiller technique de Georges Pompidou ((1867-968 et 1969-1974),  président ou directeur de plusieurs entreprises financières et industrielles. président du conseil d’administration de l’Ecole polytechnique, de l’Institut Pasteur, du conseil d’administration du Centre du commerce extérieur. Actuellement président de fondations et du groupe X-Résistance.

Bernard Esambert s’est intéressé depuis longtemps à Paul Lévy journaliste et économiste qui a écrit à la Revue Blanche sous un  pseudonyme comme beaucoup de collaborateurs (Léon Blum parfois, François Simiand,  Marcel Drouin, le peintre Maurice Denis, lequel a signé un article P. Louis ce qui a mis l’intervenant sur une fausse piste, et d’autres), en l’occurrence celui de Paul Louis. La revue avait jusque-là publié de façon discontinue des articles que l’on qualifierait aujourd’hui d’économiques lorsque, dans son  numéro du 1er janvier 1899, elle fait paraître un long article signé Paul Louis : « le rôle de la France ». Sa qualité reconnue conduit alors la revue à publier chaque mois de l’année 1899 en feuilleton une suite de textes de Paul Louis d’une trentaine de pages, et à les regrouper en 1900 dans un ouvrage intitulé La Guerre économique. Paul Louis est en bonne compagnie puisqu’il voisine en 1899 dans les fascicules de la revue avec Léon Blum, Charles Péguy et Julien Benda, Wagner (son Beethoven), en 1900 avec Jarry, Simiand, et Mirbeau (Journal d’une femme de Chambre.)

Paul Louis décline le thème de la guerre économique considérée comme la conséquence au niveau mondial de l’accroissement du commerce extérieur des grands pays développés et de quelques autres de taille moindre ou nouveaux dans le club, comme la Suisse, la Hollande, l’Australie, la Nouvelle Zélande, l’Afrique australe. Il collationne donc les statistiques du commerce international et constate qu’il existe pour chaque pays une forte corrélation, déjà soupçonnée par Montesquieu,  entre le chiffre de son commerce et sa croissance.  Il prolonge très loin cette observation en avançant l’idée qu’il existe une sorte de destin collectif de l’humanité qui remplacera certains conflits armés par une compétition pacifique grâce à une bonne gestion du développement industriel au travers des exportations et à la diffusion du progrès technique ; les petites entreprises seront absorbées par les plus grandes et les immenses zones industrielles que l’on avait commencé à voir apparaître se répartissant dans le monde. Le virus du progrès technique, comme on le dirait aujourd’hui, sera ainsi propagé grâce au commerce et à la concurrence et imposera au monde un destin commun.

Passant en revue les différents pays, Paul Louis classe la France parmi les très mauvais combattants : en effet si elle avait connu de 186à à 1875 quinze années de croissance rapide (que l’on peut rapprocher des trente glorieuses du XXe siècle), les lois Méline enserrant les échanges dans des règlementations et des protections qui a leur tours suscitent des mesures de rétorsion, et le coût de l’épopée coloniale, l’ont fait depuis ensuite régresser ; Paul Louis s’inquiète donc de l’avenir de l’économie française. La Grande Bretagne, pour des raisons diverses et notamment aussi le poids son empire colonial, n’est guère mieux placée. Inversement deux pays développés s’en tirent bien : les Etats-Unis dont  Louis fait un tableau admiratif et l’Allemagne qui, depuis qu’elle s’est affranchie de la politique agraire de Bismarck et a joué la carte du libéralisme, connaît un fort taux de croissance. Cette analyse le conduit à penser que la guerre économique débouchera sur un conflit entre les Etats-Unis et l’Allemagne. Examinant la Russie, en début d’industrialisation, Louis prévoit la fin des Romanov au motif que la population ouvrière  n’acceptera pas longtemps le servage et l’ignorance dans laquelle la tient le régime tsariste. Sur la Chine, pays de 400 millions d’habitants qui s’ouvrent au développement à la suite des contacts avec les occidentaux, il écrit des textes prémonitoires : « c’est en Chine que se joueront les destinées des grandes nations d’ici quelques décennies… » :on croirait lire Peyrefitte. Paul Louis extrapole ainsi l’exemple du Japon qui connaît une croissance industrielle prodigieuse. Pour l’Europe, une interrogation : existe-t-il une Europe pour intervenir dans les Balkans et quand se décidera-t-elle à régler ce problème qui est son propre problème ; subsidiairement peut-elle accueillir la Turquie après les massacres des Arméniens en 1895 ?

Au-delà de ces analogies avec notre actualité, Bernard Esambert s’est demandé si Paul Louis, enfant de la bourgeoisie juive parisienne, socialiste révolutionnaire qui adhérera trois ans au parti communiste dans les années vingt avant de s’en faire exclure, raisonne en marxiste. La réponse n’est pas évidente : dans certains paragraphes, Louis se réfère à des notions comme la lutte des classes,  la loi d’airain des salaires etc. et en sens inverse il exprime son admiration pour le libéralisme américain et la force vitale de ce pays, et fait un moindre éloge du capitalisme britannique. Il est difficile de conclure.

Revenant à son propos introductif, Bernard Esambert indique qu’il a cru, dans les années 1960-70, inventer le concept de guerre économique, expression dont il a fait le titre d’un article puis d’un livre en 1971. La lecture ultérieure de Paul Louis et de ses analyses prémonitoires l’a détrompé : on trouve toujours des devanciers. Remontant dans le temps, il a découvert en Carlyle, auteur prophétique anglais du XIXe sicle  un prédécesseur qui, d’après la critique d’un de ses livres parue dans la Revue Blanche, a écrit que « le XXe siècle serait le siècle de la furieuse compétition internationale économique ». On peut aussi mentionner l'article de Paul Valéry paru à Londres en 1896 sur " Une conquête méthodique". Après Paul Louis, Charles Maurras a pointé la guerre économique entre ariens et sémites, vision relevant d’une idéologie bien particulière. Puis, au cours des années vingt, Louis Renault, dans un papier bien construit, a parlé de la guerre économique, lui donnant le sens limité que peut lui donner un industriel qui exporte et se heurte à des barrières sérieuses. En 1934 ou 1935, Roosevelt inquiet des visées guerrières du nazisme s’est implicitement adressé à Hitler dans un grand discours prononcé à Atlanta, lui proposant de se mesurer sur le plan de la guerre commerciale (le mot guerre appliqué à l’économie n’a pas d’équivalent exact en anglais), ce qui enrichira les deux peuples au lieu d’être source de grands deuils.  Hitler s’emparera à son tour de l’expression pour proclamer à Nuremberg qu’il n’y avait plus matière à guerre économique en Allemagne puisque le peuple allemand était dans son unanimité derrière lui, mettant fin à la lutte des classes. Bernard Esambert note enfin qu’après la publication en 1971 de son livre, suivi d’un second, tous deux traduits avec des tirages appréciables, la notion est devenue courante et que Michel Debré notamment en a fait un large usage. Et on peut prévoir que la sortie de la crise actuelle le replacera en pleine actualité.

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