Lundi 6 avril 2009
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Par Tristan Jordan, Association des amis de Jules Renard
L’un de ses contemporains disait qu’il y avait deux côtés chez Jules Renard : « Le côté de Chitry et le côté
de Guitry ». Le paysan et le parisien. L’activité parisienne de Jules Renard est certainement la
plus connue, pour peu que l’on connaisse de lui autre chose que Poil de Carotte. Parisien, il l’était comme devait l’être tout homme de lettres ayant
besoin de notoriété pour vivre de ses écrits. Ses amis étaient Tristan Bernard, Alfred Capus, Marcel Schwob, Lucien Guitry chez qui il déjeunait toutes les semaines, dans le luxueux appartement de la Place Vendôme. Il fréquentait les
théâtres et publiait des chroniques dans les journaux et revues les plus en vue : L’Écho de Paris, Le Gil Blas, La Revue Blanche, Le Mercure de France.
Un autre Jules Renard, celui-là presque totalement oublié, est celui de Chitry, petite commune nivernaise de moins de 300 habitants.
En fait, c’est le même Jules Renard mais ici l’écrivain met sa plume au seul service des villageois, ses concitoyens. Chitry-les-Mines, sa ville
natale où il n’est pas né, pour reprendre une belle expression de Jean Ajalbert (Mémoires en vrac). En
effet, il est né dans le département de la Mayenne, mais arrivé à l’âge de deux ans à Chitry, il y
passe toute son enfance ; c’est là sa patrie : « je ne prétends pas que j’y sois né, non, puisque mon acte de naissance, dûment légalisé,
affirme que ce mince évènement arriva à Chalons-sur- Mayenne, (je ne sais même pas où ça se trouve !) mais j’ai le droit de me dire enfant, enfant
par le cœur, de Chitry-les-Mines, car c’est le pays de mon père qui fut un sage regretté. » (l’Écho de Clamecy, 7 mars 1903) Adulte, il
loue une maison dans le village mitoyen de Chaumot. En 1900, il est élu conseiller municipal de Chaumot, et en 1904, maire de Chitry.
Il ne prend pas à la légère ses activités municipales comme en témoigne son sous-préfet,
Maurice Le Blond, qui se trouve par hasard être le gendre de Zola : « Tandis que ses confrères prenaient la parole dans les meetings, conférenciaient aux universités populaires, Jules
Renard limite son action au petit village de Chitry et aux alentours. Il publie dans une petite feuille locale ses admirables Mots d’écrit. Délégué
cantonal, conseiller municipal de Chaumot, maire de Chitry, ces modestes fonctions qui paraîtront infimes à l’égard de ses superbes titres littéraires, il les exerce avec une sollicitude infinie,
dans le sentiment d’accomplir une mission très haute. Il s’adresse au cœur et au front du travailleur des campagnes. Il essaye de le faire devenir ̋
plus moral, plus humain ̏. Toute son action, tout son apostolat, se résume dans cette phrase lapidaire : ̋ Paysans, mes frères, quand cesserez-vous
de croire que votre ignorance est une vertu ? ̏ »
Ces fameux Mots d’écrit, ce sont des
chroniques que Jules Renard envoie régulièrement, pendant deux ans, à un modeste quotidien, l’Écho de Clamecy. L’auteur y prend la défense des uns et des autres. Mais quand sa plume figure parmi les plus
spirituelles, parmi les plus fines de toute la presse régionale, c’est une œuvre littéraire qui s’écrit de semaine en semaine devant des lecteurs pas toujours conscients du privilège qu’ils ont
de posséder un porte-parole aussi talentueux. Ces chroniques n’étaient pas destinées à être réunies. Elles le furent pourtant par un érudit local, Paul Cornu, qui les publia en 1908 dans les
Cahiers nivernais. Elles l’ont été à nouveau, un siècle plus tard, par l’Association des amis de Jules Renard dans leur publication de l’année 2009
intitulée : Jules Renard, l’apôtre de Chitry.
Pour clore cette présentation de notre écrivain à deux facettes, donnons la parole au même Paul Cornu, qui a su, mieux que personne, parler de son ami : « Un jour, quand seront rassemblés tant d’articles
divers, tant de chapitres de livres, tant de lettres intimes, où Jules Renard a témoigné de son vif amour de justice et de son inépuisable générosité
pour les humbles, une face nouvelle de ce bel écrivain se révèlera au public – face plus attachante que celle de l’humoriste aux sourires pincés, à
quoi tous les classificateurs réduiront longtemps encore ce grand esprit. On verra alors combien la conscience de Jules Renard a servi son talent et combien la générosité et la droiture de son
esprit méritent d’être célébrées au même titre que la beauté de ses œuvres. »
Les amis de la Revue Blanche savent
dorénavant à quoi s’en tenir sur le « Côté de Chitry ».
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